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et magistris theologiae, etiam a fratribus propriis argueretur argute, nos soli eidem astitimus ipsum, prout salva veritate potuimus, defensando, donec ipse omnes positiones suas, quibus possit imminere correctio, doctor humilis subiecit moderamini Parisiensium magistrorum. Non igitur ipsum persequimur, sed arrogantiam nonnullorum.... Nec modo, ut impostor astruit, incipimus talia impugnare. Quin potius dudum legentes Parisius, in Anglia et in Romana curia publice multis annis, Christi assistente gratia, non cessavimus in hiis et in aliis imperterrite irreprehensam astruere veritatem » (1).

Il n'est pas possible de citer toute cette lettre, qui est cependant si précieuse pour l'histoire des luttes de l'aristotélisme contre le traditionnel augustinisme.

Les adversaires ne reprochèrent pas à Pecham d'avoir combattu fr. Thomas de son vivant. A quatorze ans de distance l'archevêque répond à ceux qui pouvaient très bien s'informer: que lui seul tendit une main amicale à fr. Thomas, même contre ses confrères Dominicains. Quelle confiance méritent ces assertions?

Il suffit de mettre en évidence les destinataires auxquels Pecham s'adresse pour se défendre contre ses accusateurs: le chancelier et les maîtres de l'université d'Oxford, ainsi que Olivier, évêque du diocèse. Or, qui oserait prétendre, qu'en 1285. il n'y eut à l'université ou parmi les Dominicains anglais personne qui put renseigner les destinataires auxquels Pecham rappelle les faits de Paris de 1270? On n'était en somme qu'à quinze années de distance, et tant de maîtres anglais fréquentèrent l'université de Paris. Le prieur provincial et le Dominicain anonyme avaient bien la possibilité d'attaquer et de contredire l'archevêque franciscain sur sa conduite visà-vis de frère Thomas. Or c'est précisément le contraire qui arriva. Au Dominicain anonyme qui reprochait à Pecham d'attaquer l'Aquinate après sa mort en combattant l'unité des formes soutenu par tout son Ordre, le Franciscain riposte qu'à Paris lui, Franciscain, était seul à lui tendre une main amicale contre les maîtres de l'université, l'évêque de Paris et même ses propres confrères Dominicains... Et au reproche de ne défendre la pluralité des formes que depuis peu, il ajoute qu'il l'avait défendue à Paris, à Oxford et comme lecteur à la curie Romaine. En outre Pecham informa plusieurs cardinaux de Martin IV de ses disputes avec les Dominicains.

Roger Marston nous à conservé un témoignage, des luttes des années 1270 environs, qui n'est pas en défaveur de l'exposé de Pecham.

(1) Martin, III, 900; Ehrle, 184s. H. Spettmann a publié divers travaux sur Pecham, Franz. Studien, II, 1915, 170-207, 266-85. Cf. AFH XIV, 348, 368.

Il nous reporte au jour même du Principium, dú Chantre de Péronne, donné sous la direction du maître Gérard d'Abbeville, en présence d'environ vingt-quatre maîtres en théologie, parmi les quels étaient fr. Thomas d'Aquin et fr. Jean Pecham. Ce n'est pas sans raison que Marston relève la présence des deux maîtres à l'ouverture des cours du Chantre de Péronne, quand on y défendit S. Augustin et S. Anselme (1). A ce témoignace est à ajouter celui de Guillaume de la Mare. Son Correctorium, dix fois imprimé, aurait pu rappeler que déjà avant Pecham on admettait que fr. Thomas s'était retracté (†).

Somme toute, Pecham apparaît ici comme un témoin oculaire, s'adressant publiquement à des adversaires qui n'étaient pas décidés à se laisser surfaire. S'ils avaient pu le convaincre d'imposture ou lui lancer un défi pour le rôle qu'il s'attribuait à Paris, ils n'auraient certes pas manqué l'occasion, comme c'eût été d'ailleurs leur droit. Qu'on le remarque bien: on n'a jamais accusé l'archevêque d'imposture dans cette question, au contraire Pecham reproche à son adversaire anonyme de répandre des faussetés (3).

Il est surprenant qu'aucun de ceux qui se sont occupés des luttes de Paris, ne se soit donné la peine de confondre ou de démentir historiquement l'archevêque franciscain. Dans ces conditions, la critique a le

(1) Ego tamen presens fui Parisius et corporeis auribus audivi, quando incepit Cantor de Perona, assidente magistro Girardi de Abatisvilla, presente fr. Thoma de Aquino et fr. Iohanne de Pechamo et aliis doctoribus sacre theologie usque ad XXIIII vel circiter, ubi hec opinio fuit sollempniter ex ommunicata tanquam contraria sanctorum assertionibus et doctrine, et precipue Augustini et Anselmi ut patuit in opponendo. Ms. Conv. Sopp. 123 de la Biblioth. Laurentienne de Florence fol. 60r et Ms. 158 d'Assise, question 148o en comptant depuis le folio 20. Là, il n'y a pas de doute qu'il faut lire Perona et non Petona comme a lu le P. Daniels, O. S. B. dans la Theolog. Quartalschrift (Tübingen) LVI, 1910, p. 38. Dans la marge supérieure du Ms. de Florence on lit aussi cette autre remarque EXCOMMUNICATIO. FRATRE THOMA. Verum est quod Thomas fuit presens illi excommunicationi et tamen in I super Sentent. dicit quod Verbum in divinis dicitur essentialiter et notionaliter. Dist. 26 pro R. Forte fecit librum primum ante excommunicationem; quod patet, quia in part. prima Summe tenet quod non dicitur nisi notionaliter. R. ibi q. 34 pro primo. Il sera vraisemblablement intéressant de mieux connaître le Chantre de Péronne et d'avoir ses œuvres, qui renseigneront sur les questions de cette époque.

(2) Voir p. 467, n. 3. Au fol. [78 v] on lit à propos du Quodlib. II, q. I. Hanc positionem videtur retractasse, ut dicitur. Sed quia retractatio non invenitur scripta... ›

(3) On a, de nos jours, reproché à Pecham le ton fougueux de ces lettres (v. 443). Mais qu'on veuille considérer que lui, l'archevêque, était bien en droit de prendre ce ton contre des faussetés répandues par le provincial des Frères Prêcheurs et par un Dominicain anonyme. Ne pouvait-il pas défendre son propre honneur et les mesures prises par son prédécesseur l'archevêque dominicain Kilwardby?

droit et même le devoir de prendre en considération les paroles d'un témoin oculaire, non obstant que plus de trente années plus tard, à Naples, on parla de Pecham sans le contredire directement ou positivement.

Connaissant les renseignements de Pecham et la déposition de Barthélemy, peut-on, comme on l'a fait, rejeter les informations du premier pour l'assertion du second? On aurait prouvé que Pecham se serait montré incivil à l'égard de maître Thomas, qu'on n'aurait pas encore établi, ni démontré que les faits publiquement rapportés par le Franciscain sont faux: vu qu'il n'y a pas contradiction. D'abord le maître franciscain aurait facilement, à un moment, pu manquer d'égard pour son collègue et se montrer aimable à l'occasion de la discussion sur l'unité des formes. Et puis le témoignage de l'historien Dominicain anglais, Nicolas Trivet, a aussi une valeur, contre le témoignage très indirecte de Barthélemy de Capoue. Pour l'historien Trivet, qui vécut à Paris et à Oxford, si Pecham est un prélat gestus affatusque pompatici», il est aussi mentis benignae et animi admodum liberalis »(1). C'est assez dire que cet historien, théologien et Dominicain anglais, qui vécut avec Pecham, le considère sous un aspect qui n'est pas celui de nos historiens modernes. Ce seul portrait laisse donc bien la possibilité et la probabilité pour l'acte de générosité que Pecham revendique à la face de ses adversaires. En tout cas, il mérite plus de créance que le simple souvenir recueilli d'après des ouï-dire, à Naples, à un millier de kilomêtres de Paris et cinquante ans après les faits.

On pourrait nous suspecter de partialité et de malveillance pour Barthélemy de Capoue, si le P. Mandonnet ne nous apprenait à propos du procès:

« Ces témoins qui déposent à assez longue distance sont aussi trop éloignés des événements, pour qu'ils puissent nous livrer les singularités et les précisions que nous aimerions à connaître, quand nous nous plaçons au point de vue historique. Il serait, en particulier, impossible. d'attendre d'eux des données chronologiques qui leur faisaient défaut et à l'égard desquelles ils n'avaient d'ailleurs que des préoccupations assez secondaires. Les auteurs de légendes écrites en vue de la canonisation des saints sont incomparablement plus soucieux de fournir les preuves de la sainteté de leur héros, que de nous détailler les faits communs qui constituent la trame de leur vie. De là la prépondérance accordée aux récits de leurs miracles et à la description de leurs vertus; mais de là aussi l'insuffisance ce ce que l'on peut appeller leur curri· culum vitae (2).

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Dans une question historique et critique, il est donc légitime d'étendre à Barthélemy (qui se déclare le porte-voix de Frères Prêcheurs dont nous ignorons les noms et les informations) le jugement que le P. Mandonnet lui-même porte sur Tocco, le premier biographe de S. Thomas et qui fut aussi l'âme du procès de canonisation:

L'autorité du biographe primitif de saint Thomas dans les questions de chronologie et de critique est très faible. Bernard de Rubeis et le P. Denifle l'ont justement fait remarquer à propos même du récit de la querelle de Guillaume de Saint-Amour. Tocco a été disciple de Thomas d'Aquin à Naples, c'est-à-dire, tout au plus, pendant les deux dernières années de la vie du saint. Il n'a vraisemblablement pas quitté l'Italie avant de venir à Avignon, en 1317, pour l'affaire du procès de canonisation de son maître. Cela nous rapporte assez tard dans les premières années du XIVe siècle. On comprend qu'écrivant loin du temps et du théatre des événements et avec un médiocre souci de la critique, l'historien ait commis des méprises comme celle que nous signalous, laquelle n'est d'ailleurs pas isolée » (1).

Puisque le protonotaire Capuan n'est, en 1319 à Naples, qu'un témoin indirect, dont nous avons nous-même constaté qu'il est parfois mal informé (2), il ne reste, dans notre cas, qu'à suivre la conclusion critique donnée pour Tocco: de peser attentivement ses dires et de les accepter sous bénéfice d'un examen interne et d'un contrôle constant avec les données historiques dûment établis d'ailleurs » (3).

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Vu qu'on a anti-critiquement écarté les témoignages de Pecham, comme trop intéressé et n'offrant pas les garanties nécessaires d'indépendance (on pourrait se demander si Barthélemy en offre d'avantage et serait moins intéressé dans l'occurrence), vu encore que Barthélemy décline toute responsabilité directe: on est en droit de rechercher si, vers 1270, Pecham se trouvait dans la nécessité de créer un mouvement réactionnaire contre le thomisme, que l'on dit alors généralement admis. On verra, si le milieu historique permet de

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() E. Janssens, Les premiers historiens de la vie de Saint Thomas d'Aquin, dans Revue néo-scolastique de philosophie, XXVI (1924) 476. — Bien que Mr. E. J. trouve trop sévère le jugement du P. Fr Pelster. S. J.: En vain on chercherait chez Tocco une diligence méticuleuse » (Zeitsch. f. kath Theol. XLIII, 1920, 395), il se demande toutefois, si Tocco est un historien dont on peut accepter de confiance, tous les dires? Non point. Il présente de sérieuses lacunes et des défauts réels. Le prieur de Bénévent, d'une manière générale, n'a pas toujours l'exactitude rigoureuse, la sévérité, la défiance, en un mot: l'esprit critique que l'on aurait peut-être pu espérer du promoteur même de la cause. Il lui arrive d'émettre des erreurs, mais c'est là une faute dont nul homme ne peut se flatter d'être exempt. Chose plus grave, on le surprend, en certains cas, presque en flagrant délit de négligence »; l. c. 472.

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passer à Pecham le rôle

d'avoir donné l'assaut à l'enseignement du célèbre régent d'une des écoles des Frères Prêcheurs et par conséquent s'il faut donner au rapport du légiste Capuan la signification qu'on lui accorde.

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L'abondance des matériaux historiques permettrait d'écrire un volume sur les luttes de l'augustinisme et de l'aristotélisme et sur l'opposition assez résolue » de quantité de Dominicains au thomisme (1). On doit se limiter, ici, à recueillir chronologiquement quelques faits préparant l'événement de 1277 et ceux qui nous portent à l'époque des lettres de Jean Pecham, si intéressantes, mais où l'on a puisé assez arbitrairement quelques renseignements. Nous commencerons par rappeler la position de l'Eglise contre l'Aristotélisme au début du XIIIe siècle; nous croyons même qu'il est nécessaire de considérer les rapports des deux Ordres Mendiants pour mieux comprendre leurs positions et les faits qui en sont les manifestations.

Les papes du XIIe et du XIIIe siècles défendirent aux moines et aux clercs l'étude des sciences profanes. L'Eglise encouragea l'étude des clercs, mais toujours en vue de favoriser leur ministère (2); tandis que la médicine, le droit civil et même la philosophie leur étaient défendus. Avant la fin du XIIIe siècle l'Eglise n'autorisa guère les prêtres d'enseigner la philosophie. Les erreurs auxquelles s'abandonnèrent des artistes, contribuèrent beaucoup à provoquer la condamnation des œuvres d'Aristote, dont nous n'avons pas à refaire l'histoire jusqu'au pontificat de Grégoire IX, et que le pape Urbain IV n'autorisa pas encore le 19 janvier 1263, puisqu'il il confirmait les prohibitions de 1210 et 1215 (3).

Assez bien d'artistes engoués d'Aristote, attaquaient les dogmes catholiques au nom de la philosophie, et lui revendiquaient, comme les légistes pour le droit romain, une hégémonie complète. L'ancienne ancilla theologiae prétendait à une royauté absolue, reléguant les dogmes dans le domaine spécial de la foi. L'Eglise essentiellement conservatrice lorsqu'on touche aux dogmes, dépôt sacré confié à sa garde par le Christ, se défia des hardiesses des artistes.

Les Franciscains comme les Dominicains ne prirent pas d'autre position que celle de l'Eglise (*). Les anciennes Constitutions domi

(1) Douais, Essais, 91.

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Echard s'est efforcé d'en amoindrir l'importance en la limitant à quelques Frères éloignés dont les dissidences auraient fait exception. Echard a eu de nombreux disciples.

(2) Denifle, Chart. I, 3, voir aussi 32, 47, 81 etc.

(3) L. c 427.

(4) A. Koperska, Die Stellung der religiösen Orden zu den Profanwissenschaften, Freiburg (Schweiz) 1914, 108s.

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