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mêmes ne suivirent pas leur confrère avec cette unanimité qu'on prétend.

Frère Romain nous offre encore l'occasion de remarquer, en passant, qu'il commença son Prologue par le fameux texte de l'A pocalypse: Ostendit mihi flumen aquae vitae splendidum tanquam crystallum, procedens de sede Dei et Agni in medio platearum (XXII, 1), précisement celui auquel recourt la bulle de Jean XXI. Est-ce une simple coïncidence fortuite, que le factotum du pape Jean XXI, Orsini, si antipathique à Ptolémée, se soit inspiré chez son neveu Dominicain pour défendre l'Augustinisme?

La mort de Jean XXI ne permit guère à l'aristotélisme de fortifier ses positions à la curie romaine; car le 25 nov. 1277 on élut le conseiller du pape défunt. Jean Gaëtani Orsini devint pape sous le nom de Nicolas III et dès le 12 mars 1278, il créa neuf nouveaux cardinaux, parini lesquels quatre maîtres en théologie, deux Franciscains: Jérôme d'Ascoli, ex-Général et Bentivenga, évêque de Todi, ainsique deux Dominicains: Robert Kilward by et le neveu du pape, Latino Frangipani (1). C'étaient tous des représentants de l'ancienne école augustinienne (2). Il appela au sacré Palais, comme lecteur ou maître, Jean Pecham, Provincial d'Angleterre (3). La promotion du Dominicain anglais Robert Kilwardby encouragea-t-elle les tenants anglais de la tradionnelle école augustinienne dominicaine? Ce n'est ni impossible, ni improbable; car le chapitre général de Milan, de 1278, recourut aux mesures radicales pour enrayer l'opposition qu'on y faisait au thomisme. Voici son décret sur la question:

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Iniungimus districte fr. Raymundo de Medullione et fr. Iohanni Vigorosi lectori Montispessulani, quod cum festinacione vadant in Angliam, inquisituri diligenter super facto fratrum, qui in scandalum Ordinis detraxerunt de scriptis venerabilis patris fr. Thome de Aquino. Quibus ex nunc plenam damus auctoritatem in capite et in membris. Qui, quos culpabiles invenerint in predictis puniendi, extra provinciam emittendi et omni officio privandi plenam habeant potestatem. Quod si unus eorum casu aliquo legittimo fuerit impeditus, alter eorum nichilominus

(1) Eubel, Hierarchia, I, 9.

(*) Rien ne permet de dire que Latino avait d'autres opinions que son cousin fr. Romano. Voir aussi R. Sternfeld, Der Kardinal Johann Gaetan

Orsini, Berlin 1905, 34.

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(3) Anal. frane. III, 361, n. 5. Il est vrai que Denifle (Chart. I, 626, n. 7) affirme au contraire que Pecham était déjà maître du Sacré-Palais durant la vacance du Saint Siège (mai-nov. 1277). Denifle ne donnant aucune source, nous ne pouvons vérifier son assertion. Le savant Dominicain reporterait done déjà la nomination du maître Franciscain au pontificat de Jean XXI (1276-77).

exequatur. Quibus priores de sociis competentibus, quos ipsi ad hoc officium exequendum ydoneos iudicaverint, teneantur quandocumque requisiti fuerint providere (1).

Le cardinal dominicain anglais Kilward by chercha-t-il de soutenir, à Oxford, la tradition de l'augustinisme, ou: Nicolas III voulut-il que cette tradition, encouragée et défendue par cet ancien archevêque de Cantorbéry, fût protégée contre l'action du chapitre général de Milan? On a le fait que le pape cassa l'élection qu'on avait fait du nouveau primat de Cantorbéry, et promut motu proprio, comme successeur de Robert Kilwardby, le lecteur du sacré Palais, Jean Pecham, le 28 janvier suivant. Il recommanda, aussi affectueusement que chaleureusement, son candidat au roi et au clergé d'Angleterre (2). Si d'une part il plaçait cet augustinien, on pourrait dire comme protecteur de l'université d'Oxford; de l'autre, au sacré Palais, il remplaça Pecham par le célèbre et grand théologien, Mathieu d'Aquasparta, qui fut la gloire de l'école augustino-franciscaine à la curie Romaine (3). En 1279, les Dominicains réunis au chapitre général de Paris, exigèrent un équitable respect de tous les Prêcheurs, même de ceux qui n'entendaient pas encore suivre la doctrine de l'Aquinate, la gloire de leur Ordre ('). Pendant que les Dominicains célébraient leurs assises générales à Paris, les Franciscains étaient réunis à Assise. Après le chapitre général, Nicolas III prépara longuement, avec le cardinal-canoniste, Benoît Gaëtani, et les principaux maîtres de l'Ordre, la célèbre décrétale Exiit qui seminat (16 août 1279), inspirée à la doctrine de S. Bonaventure, tout particulièrement pour la fameuse question de la pauvreté (5). Le pape y défendit aussi, énergiquement, la règle franciscaine contre d'ardents adversaires. Ses sanctions sévères firent impression chez les Prêcheurs; leur Général et les Provinciaux recommandèrent aussitôt aux religieux la circonspection et la prudence (*). Il serait difficile de prétendre que le pontificat de

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(1) Mon. O. Pr. III, 199.

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(2) Bull. Franc. III, 375.

(3) Ehrle, Zeitschr. f. kath. Theol. 1883, VII, 46.

(4) Cum venerabilis vir memorie recolende fr. Thomas de Aquino, sua conversacione laudabili et scriptis suis multum honoraverit ordinem, nec sit aliquatenus tolerandum, quod de ipso vel scriptis eius aliqui irreverenter et indecenter loquantur, etiam aliter sencientes: iniungimus prioribus provincialibus et conventualibus et eorum vicariis ac visitatoribus universis, quod si aliquos invenerint excedentes in predictis, punire acriter non postponant. Cf. Mon. O. Pr. III, 204.

(5) V. Maggiani, De relatione scriptorum quorumdam S. Bonaventurae ad bullam Exiit » Nicolai III, dans l'AFH V, 3-21.

(6) Voici comment un Provincial communique la lettre du Général: Noveritis me recepisse litteras patris Magistri Ordinis ad eruditionem nostram et cautelam in posterum in hec verba... Il finit sa communication:

in remissionem

Nicolas III brisa avec la tradition, qui dans les écoles, voulait suivre S. Augustin.

Martin IV, son successeur (1281-84), changea-t-il de direction? Iste etiam affectione praecipua Fr. Minorum Ordinem praedilexit », écrit un continuateur de la Chronique de Limoges (). L'ancien légat de France, Simon de Brion (l'ami de Bonaventure), lié à tant d'épisodes de l'université de Paris, aurait dû renier son passé pour protéger l'aristotélisme. C'est une légende que sous ce pontificat: < L'Ordre franciscain prit officiellement position contre la doctrine de S. Thomas dans le chapitre général de 1282, tenu à Strasbourg sous le ministre général Bonagratia » (*). Guillaume de la Mare publia son Correctorium fratris Thomae après les condamnations de 1277 et avant le 16 août 1279, puisqu'il y ignore encore la décrétale Exiit qui seminat (3). Dans l'Ordre la substance du Correctorium

peccatorum vobis iniungo, quatenus sollicite caveatis, ne possitis reprehensibiles et notabiles inveniri, cum de facili possetis excommunicacionis sententia innodari. Propter quod in singulis conventibus transcriptum huius littere habeatur, ut melius fratres possint colligere, circa que ipsos oporteat cautos esse...; Mon. O. Pr., V, 114. Cette décrétale fut une épine pour les Prêcheurs; les Spirituels s'en servirent même contre Jean XXII; et dans son sermon pour la canonisation de S. Thomas, ce pape oppose sa conception à celle de Nicolas III (Mandonnet, Canonisation, 37).

(1) Recueil des Hist. ds Gaules, XXI, 789.

(2) Mandonnet, Siger, I, 402: Generalis minister imponit ministris provincialibus, quod non permittant multiplicari summam fratris Thomae nisi apud lectores notabiliter intelligentes, et hoc nisi cum declarationibus fratris Guillelmi de Mara, non in marginibus positis, sed in quadernis, et huiusmodi declarationes non scribantur per aliquos sœeculares». A Paris, tout juste en 1282, le Dominicain Jean de Saint-Benoît défend l'Ordre contre la philosophie. L'évêque d'Amiens [Guill. de Mâcon] avait attaqué les Frères qui se livraient, indiscrètement peut-être, à l'étude des sciences libérales et surtout de la philosophie (Mortier, Hist. II, 206). « De religiosis qui student in naturalibus et philosophicis, quos reprehenderat episcopus: dico, cum eo et adhuc plus, quod quicumque illi sunt, qui student in illis ad pompam et ambitionem et ad apparentiam et ad curiositatem sciendi, ipsi peccant, sive sint religiosi studentes sive seculares. Et plus dico, quod plus peccant religiosi quam seculares. Sed qui student sive Praedicatores sive Minores, Saccati, Barrati (Carmes) et quicumque alii religiosi, monachi albi vel nigri et regulares canonici etiam in talibus studentes ad inquisitionem veritatis, et ad Dei honorem et proximi sui aedificationem, meritorie student; quia nostra scientia theologica est sapientia, quae aedificavit sibi domum ex septem columnis et vocavit ancillas ad arcem: unde omnes aliae scientiae nobis famulantur, etc.. Echard, Scriptores, I, 404. Ces discussions prouvent que la philosophie était tenue avec Aristote en suspicion, sous Martin IV et que l'on ne lui laissait pas encore les coudés franches comme elle le prétendait trop.

(3) Les citations des bulles et décrétales à l'Art. 14 au fasc. R. [fol. 54] col. c, de l'édition princeps, prouvent cette conclusion. L'œuvre de Guill. de la Mare a eu dix éditions ensemble avec le Defensorium sive Correctorium corrup

était enseignée officiellement du vivant même de S. Bonaventure. En effet, Guillaume exposait déjà alors le Commentaire du Général de l'Ordre; et le Correctorium fut-il perdu, pourrait presqu'entièrement être reconstitué avec les œuvres du Docteur Séraphique (1). C'est assez dire que l'Ordre, officiellement, suivait la doctrine de S. Bonaventure. Il est vrai que les relations intimes qu'on suppose avoir existées entre les deux grands maîtres du moyen âge, rendaient inconcevables ces rapports scientifiques tendus, ou mieux, ces fortes divergeances. Avec raison, le P. Mandonnet est peu incliné à admettre qu'il ait existé grande intimité entre S. Thomas et S. Bonaventure: « La légende et peut-être même l'histoire, écrit-il, ont parlé de leur amitié (2). Tout compte fait, il serait beaucoup plus aisé de prouver qu'il ait existé des rapports d'amitié entre les deux saints, que d'établir qu'il y ait eu communauté d'idées, sur certaines questions déterminées. Bref, on a, par le passé, renversé la question. Ce n'est pas l'Ordre franciscain qui prit position () contre l'aristotélisme Albertino-thomiste. Déjà Tocco revendiquait à l'Aquinate le mérite de ses nouveautés (*). Au chapitre de 1282, l'école franciscaine marchait, comme toujours, sur les traces de frère Bonaventure, qui à la suite de son maître, Alexandre de Hales, revendique la gloire de suivre S. Augustin plutôt qu'Aristote.

Les historiens de la scolastique ont vraiment trop manqué d'égards envers l'école franciscaine. Renan et autres l'avaient accusé de faire cause commune avec l'Averroïsme; certains modernes n'ont pas une

torii, œuvre dominicaine imprimée sous le nom de Gilles de Rome, O. S. Aug. Strasbourg 1501, Venise 1504, 1508, 1515, 1516, 1536; Cologne 1516, 1624; Naples 1644 et 1701. Voir G. Boffito, Saggio di bibliografia Egidiana, Firenze 1911, 43-5: Ehrle, S. J. Zeitsch. f. kath. Theol. 1913, 266-87. On a fait beaucoup de bruit autour de G. de la Mare; mais comme pour Pecham on a tout gonflé. Le card. Ehrle écrivit en 1913, que le Correctorium présente une critique serrée de certaines doctrines de l'Aquinate, et il remarqua qu'il est exempt d'invec tives. Observations psycologiques qui réfutent l'opinion créée sur le compte de Guill. de la Mare. L. c. 278.

(1) Eph. Longpré, O. F. M., Guillaume de la Mare, dans France Franc. V. 1922, 7-15.

(2) Siger, I, 93; citant le Paradis de Dante, XI-XII. A vrai dire historiquement on connaît peu ou rien dans la vie de S. Thomas et de S. Bonaventure qui puisse prouver leur amitié.

(3) Salimbene, p. 304; Alex. de Hales, Summa theologica, Quaracchi 1921, I, p. vII, XXVIIIS.; Prælocutio S. Bonaventurae au livre II des Sentences; S. Bonav. Opera, II, 1.

(4) On a souvent remarqué avec quelle insistance Guillaume de Tocco, disciple du docteur angélique, a accentué ces allures novatrices »; De Wulf, Gilles de Lessines: De unitate formae, 44, n. 2: Tocco

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sententiarum novitas

quas invenit (Vita S. Thomae, Acta SS., 1. c. 672, c. VII, § 40).

parole pour signaler l'action de frère Bonaventure contre les averroïstes et leur maître Aristote. Et cependant n'eût-il donné que le seul discours sur le thème: Christus unus omnium Magister (1), il aurait déjà dû lui mériter une bonne place dans la lutte contre l'Averroïsme et l'Aristotélisme. L'école franciscaine resta en somme sur la position gardée par l'Eglise jusqu'à cette époque; aussi Pecham ne revendique-t-il pas autre chose que de suivre l'Augustinisme. Héritage, que le vieux maître Alexandre de Hales, entré dans l'Ordre « jam senex »(2), vers la soixantaine, avait lui-même reçu de l'université de Paris.

Il est donc évident, que vers 1282, quand cet Augustinisme parisien-franciscain était porté à son apogée à la curie papale par Mathieu d'Aquasparta, le Chapitre général de Strasbourg ne devait plus prendre position; il pouvait se contenter de la conserver et de la défendre, au moment où les Dominicains s'efforçaient de defendre la leur (3).

Le successeur de Martin IV, Honorius IV (élu le 2 avril 1285), ne fut pas encore un partisan de l'Aristotélisme mitigé. On en a la preuve dans le fait significatif que Gilles de Rome, O. S. Aug. (un des maîtres qui récusèrent de suivre Etienne Tempier) se décida alors à se soumettre. Il s'en remit à la décision du nouveau pape. Mais Honorius imposa, le 1er juin 1285, à l'Augustin-aristotélicien de se rendre à Paris et chargea Ranulphe des Homblières, successeur d'Etienne Tempier, d'accepter sa rétractation et de lui accorder la licence. Voici ce que le pape écrivit à l'évêque:

....

ipsum ad te duximus remittendum... per apostolica scripta mandantes..., dicto fratre coram vobis revocante, quae de dictis contra ipsum una cum maiori parte magistrorum eorumdem iudicaveris revocanda, et specialiter quae dictus praedecessor tuus mandavit, ut praecipitur, revocari, circa licentiam et expeditionem ipsius auctoritate nostra provideas (4).

(1) S. Bonav. Opera, V, 567.

() Roger Bacon, Opus minus, 326.

(*) Quand le P. Mandonnet conclut que le décret de 1282 témoigne indirectement que les doctrines du maître dominicain pénétraient déjà l'enseignement franciscain, il fait vraisemblablement erreur. Que l'Angélique Docteur ait eu une influence, on le concédera. A-t-on jamais prouvé que les principales œuvres franciscaines de cette époque acceptent son patrimoine spécial; que la Sententiarum novitas quas invenit (que Tocco célèbre), pénétra l'enseignement franciscain, en 1282? Le patrimonie particulier seul constitue essentiellement le thomisme. Lorsqu'on aura établi qu'il s'acclimata auprès des lecteurs franciscains du Sacré Palais et des autres maîtres, on pourra admettre la pénétration.

(1) Denifle, Chart. I, 633. Guillaume de Tocco n'est donc pas trop bien informé, lorsqu'il apporte le jugement et les témoignages de Gilles de Rome et de son prétendu Correctorium (Acta SS., 1. c. 672); tout au moins lorsqu'on considère cette bulle de 1285.

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