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Coïncidence curieuse, le même jour qu'Honorius IV donna à Rome cette bulle, renvoyant un aristotélicien obstiné se soumettre à Paris, le primat d'Angleterre, Jean Pecham, répondit de Warham aux accusations de l'anonyme Dominicain anglais, et défendit l'école d'Alexandre de Hales et de frère Bonaventure (1). — Mgr. Grabmann, égaré par la littérature courante, n'a pas vu dans le document d'Honorius IV, de 1285, le cadre historique illustrant un épisode de la vie du Dominicain florentin, Remi des Girolami. Le savant prélat, admettant trop facilement que l'aristotélisme régnait déjà en maître, n'a pu deviner les raisons pour les quelles son héros se vit refuser, vers 1285, les grades à Paris (2). Honorius IV l'explique donc par sa bulle Licet dilectus. Il n'est même pas improbable que l'autoapologie de maître Eckhart, O. P., donne une transparente allusion (en 1326) aux discussions et à l'examen, imposés à l'université en 1285, lorsque maître Eckhart dit que: « temporibus nostris » l'autorité fit examiner comme suspects les œuvres de S. Thomas et de maître Albert (3). Si l'allusion d'Eckhart ne regardait pas les faits de Paris, de 1285, il faudrait supposer que nous ignorons encore d'autres épisodes de la lutte contre le thomisme.

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Le fait de trouver, le 1er juin 1285, le pape Honorius IV et le primat d'Angleterre, Jean Pecham, sur la même position vis-à-vis de l'Aristotélisme, même mitigé (suivi par saint Thomas et Gilles de Rome), ce fait prouve tout au moins qu'alors le prétendu fougueux » Pecham, lui l'ancien maître du Sacré Palais, suivait le courant de la curie Roma ne. Pourquoi donc ne peut-on pas le croire lorsqu'il écrit le jour même de la bulle Licet dilectus: « Non igitur ipsum [S. Thomas] persequimur, sed arrogantiam nonnullorum ... » (*), qui avaient attaqué l'archevêque?

(1) Voir p. 446.

(2) Frà Remigio de' Girolami, O. P., discepolo di S. Tommaso d'Aquino e maestro di Dante, dans La Scuola Cattolica, 1915, LIII, 280. - Remi et Eckhart reçurent la maîtrise quinze ans plus tard en 1302. Quétif-Echard, Scriptores, I, 506, 507: Denifle, ALKG II, 211.

(3) Jam pridem magistri theologie Parisius nostris temporibus mandatum habuerint superioris de examinandis libris preclarissimorum virorum sancti Thome de Aquino et domini fratris Alberti tanquam suspectis et erroneis...; Eine lateinische Rechtfertigungsschrift des Meister Eckhart, herausg. von A. Daniels, O. S. B., dans Beiträge z. Gesch. d. Philos. d. Mittelalt. XXIII, 5, Münster i. W. 1923, 1.

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(4) Voir p. 447. La question de Pecham à l'évêque de Lincoln: La doctrine de fr. Alexandre et de fr. Bonaventure et de tant d'autres est-elle moins solide et saine théologiquement et philosophiquement que la nouvelle quasi tota contraria? Cette question historique a été traitée longtemps avec beaucoup de dédain, mais très superficiellement. Tout critique honnête devra le reconnaître.

Ces quelques faits prouvent suffisemment que les novitates de S. Thomas ne s'imposèrent pas toutes aux théologiens, même Dominicains, du XIIIe siècle. Selon l'historien des études dominicaines: « La doctrine thomiste commença seulement à être reçue un peu partout dans le premier quart du quatorzième siècle » (1). Pour un médiéviste de profession, le bollandiste Fr. Van Ortroy, S. J., bien que le prestige de S. Thomas alla toujours croissant, le savoir des Frères Mineurs ent plus de vogue et brilla d'un plus vif éclat aux grandes universités du XIIIe siècle que celui des fils de S. Dominique» (2). Donc, même lorsque Pecham publia ses lettres, qui lui valurent l'épithète de fougeux Franciscain », les doctrines de S. Thomas n'avaient pas encore conquis de larges adhésions incontestées et ne possédaient même pas encore les faveurs de la curie Romaine.

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En face de ces conclusions et de celle non moins importante, que Barthélemy de Capoue n'offre pas des garanties historiques: la critique a ses lois. Mais même si l'on acceptait la déposition du logothète uti jacet, la critique ne donnerait pas encore le droit d'affirmer comme probable que Pecham déclancha l'assaut contre saint Thomas vers 1270. Tant que ne sera pas controuvé le démenti de l'archevêque, niant d'avoir attaqué l'Aquinate et objectant publiquement (à son adversaire anonyme) d'avoir même été seul à le défendre, à Paris, contre ses propres confrères Dominicains, on n'aura pas le droit de se prévaloir de l'autorité du Capouan, déposant ses ouï-dires à Naples en 1319.

Les faits, recueillis au hasard depuis 1263 et jusqu'en 1285, établissent que le maître franciscain ne se trouva pas devant la nécessité de créer un mouvement de réaction; encore moins, de devoir conduire l'opposition à l'assaut contre des doctrines de S. Thomas; puisque tous les Dominicains eux-mêmes n'étaient pas encore gagnés à la nouvelle cause. L'histoire nous assure, autant que Pecham, que l'ancien augustinisme était maître des positions avant 1270, alors, et plus tard encore. - Au guide sûr des faits historiques on a préféré la licence de conceptions subjectives. Le résultat a été, qu'on a bâtit sur une hypothèse, qui ne se recommande ni par sa solidité ni par sa fidélité à la vérité historique. Bon gré mal gré, la vérité reste une reine que l'on ne prive pas de ses droits souverains; en histoire comme ailleurs on la sert: jamais elle ne se résignera à la servitude.

(1) Douais, Essai, 88.

(2) Analecta Bolland. XXVIII, 1909, 131.

Comme conclusion finale et confirmation, nous sommes honorés de pouvoir ajouter à notre article un jugement de l'éminent Cardinal Ehrle, S. J. sur les maîtres franciscains du sacré Palais, qui enseignérent à la curie Romaine (1), jusqu'à ce que Guillaume Godin commença, en 1305, la série dominicaine en France (2). L'éminent historien relève que ces maîtres franciscains s'attachèrent spécialement à l'Augustinisme et que chez Mathieu d'Aquasparta brilla encore dans toute sa splendeur une extraordinaire connaissance et pénétration des écrits de S. Augustin (3). — Après quarante-deux ans, l'illustre savant souligne et complète donc son jugement, puisqu'il écrivit en 1883: « Chez aucun des anciens scolastiques sans même excepter saint Thomas on trouve, dans des œuvres destinées à l'école, une richesse et éloquence de diction et une clarté d'exposition, semblable à celles que nous admirons dans les fécondes questions disputées du savant Cardinal. Ces questions sont le couronnement de ses œuvres. Aussi y travailla-t-il encore lorsqu'il avait abandonné l'enseignement, quand il gouvernait son Ordre et lorsqu'il se vit élevé au cardinalat » (*).

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P. ANDRÉ CALLEBAUT, O. F. M.

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(1) L'agostinismo et l'aristotelismo nella scolastica del secolo XIII. Ulteriori discussioni e materiali, extrait des Xenia thomistica, Roma 1925, 66s. Nous connûmes trop tard la savante étude du Cardinal jésuite, qui honore la pourpre par l'éclat de son savoir. Si nous sommes heureux de confirmer notre étude historique par un précieux jugement de l'éminent savant, nous regrettons d'autant plus de ne pouvoir nous rallier à l'adhésion que son Eminence donne au jugement du P. Mandonnet sur l'action de Pecham (p. 16). (2) L. c. 65. () L. c. 68. (4) Zeitschrift, VII, 46.

LE P. LOUIS HENNEPIN, 0. F. M.

MISSIONNAIRE AU CANADA AU XVII SIÈCLE

QUELQUES JALONS POUR SA BIOGRAPHIE (a)

(Fin) (1).

§ IV. Portrait et caractère du P. Hennepin.

Cette modeste étude ne prétend nullement dire le dernier mot dans la cause du P. Hennepin. Avec Mr. Shea, nous réclamons que le procès toujours pendant, soit revisé à la lumière des documents, tant anciens que modernes. A cet effet nous faisons parler les documents cités littéralement et juxtaposés, de sorte que le lecteur impartial soit juge compétent et fasse le triage de l'or et de l'alliage, enfin qu'il voie la vérité simple, denuée de toute subjectivité.

Quant à l'aspect physique, le P. Hennepin nous apparaît, d'après ses propres données, de stature au-dessus de la moyenne: solidement musclé, bâti en athlète, si son portrait est fidèle, tel qu'il se présente dans son Voyage ou nouvelle découverte, Amsterdam 1704. Il a la face allongée, amaigrie, les yeux pétillants, les traits réguliers, la figure sympathique.

Hennepin fait preuve de dextérité à tenir le gouvernail pendant la tempête du 19 septembre 1678 sur le lac des Illinois (*). Le 1er octobre suivant, il s'agissait de sauver les canots de la fureur des vagues. Il se jeta dans l'eau jusqu'à la ceinture et les enleva ainsi; puis, dit-il (3): « je me mis sur mes épaules notre bon vieillard, à savoir le P. Gabriel de la Ribourde, et il le porta ainsi au rivage. Ailleurs il dit qu'il nageait mieux que ses canotiers (*). — De plus les marches forcées, excessivement longues, que ces barbares imposèrent à leurs prisonniers, prouvent une endurance peu commune dans le

(a) SUMMARIUM. Describitur paucis indoles physica P. Ludovici Hennepin, pluribus vero indoles moralis ipsius expanditur et defensatur contra aliquot scriptorum accusationes, necnon calumnias. Deinde complurium auctorum de P. Ludovico H. testimonia et iudicia, saepius frivola, proponuntur, emendantur atque refelluntur. [NOTA DIRECTIONIS].

(1) Cf. AFH XVIII, 318-45. () ND 144.

(3) ND 497.

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Archivum Franciscanum Historicum.

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P. Hennepin (1). Les sports d'hiver faisaient. aussi ses délices. Non seulement il marchait volontiers sur raquettes en temps de neige, mais le patinage lui était coutumier. Oyez:

« Pendant nôtre séjour en ce lieu là (Missilimakinak près de la Baie des Puants) le Père Pierson se divertissoit souvent sur la glace avec moy. Nous courions sur le lac avec des patins à la manière de Hollande. J'avois autrefois appris ce petit manège, lorsque j'étois à Gand, d'où on se rend à Bruge en trois heures, lorsque le canal est gelé »(*). Tournons maintenant les regards vers le P. Hennepin, considéré au moral. Sa loyauté et sa dignité paraissent à cent coudées au-dessus des insinuations malveillantes et des allégations gratuites de ses émules intéressés.

Tout dans sa conduite est digne d'un prêtre zélé pour le salut des âmes, d'un missionnaire intrépide et dévoué avant tout à la civilisation des sauvages, comme à la préservation des âmes confiées à sa vigilance sacerdotale. Pour s'en convaincre, qu'on le voie à l'œuvre durant la première traversée: avec une sainte liberté apostolique il rappelle à l'ordre la jeunesse féminine pétulante, certaine de ne pas déplaire par leurs danses au chef de l'expédition, Mr. Cavelier de la Salle. Dans cette circonstance, ce dernier paraît avoir trop vite oublié les règles de la modestie, apprises jadis au noviciat des Jésuites, dont il porta la soutane durant plusieurs années. Du reste, dans la mission au Canada, on voit le P. Hennepin zélé à prêcher l'Évangile durant l'Avent et le Carême, comme aussi les jours de fêtes et les dimanches. Certes, si les gens attachés à l'expédition avaient mieux écouté le missionnaire, ils n'auraient pas eu à déplorer les graves écarts commis dans la suite, et la mort sanglante de plusieurs des leurs.

Le désintéressement de l'humble Franciscain n'est rien moins qu'admirable. De fait, pour tout titre d'anoblissement le saint missionnaire, se souscrivait de préférence le: « pauvre esclave des barbares ». C'est ainsi qu'il signe le billet dont Mr. Margry, dans sa légèreté, ne trouve à souligner que la cacographie. Admirons y plutôt, la simplicité, preuve de sa sincérité. En voici la teneur exacte:

« L. Hennepin à M. l'abbé Renaudon, en sa maison à Paris. Monsieur vous scarés que je vous ai donné la première connaissance de notre découverte à mon arrivée, et que je vous ay pris pour l'arbitre des pennes que j'ai essuyé depuis quatre ans. Néanmoins, je vois que M. l'abbé Bernou n'en a pas usé à mon égard comme il devoit. Il connaîtra dans le temps et dans l'éternité la sincérité de mes intentions, et vous, Mon

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