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sieur, voirés un jour que je suis dans tout le respect possible, le plus humble et le plus passionné de vos serviteurs.

P. Louis Hennepin, pauvre esclave des barbares »(1).

C'est bien là, le ton de la sincérité digne d'un moine anthentique. Vraiment, quiconque a pris la peine de lire sans préjugé le P. Hennepin, ne saurait disconvenir de ses sentiments très élevés, de son jugement pondéré, de son zèle sacerdotal, sans trop d'exaltation ou d'emballement, mais plutôt marqué au coin de la prudence la plus consommée. Sa conduite paraît partout fidèle aux sages avis contenus dans le NV (2) sous le titre: Sentiment qu'un missionnaire doit avoir dans le peu de progrès qu'il trouve dans ses travaux ». Le P. Hennepin se montre d'une extrême délicatesse dans ses jugements sur le sieur de Lasalle, son émule:

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Il avait passé neuf ou dix ans dans un autre Ordre, dont il était sorti depuis avec la permission de son Général, qui, dans le congé, qu'il lui avoit donné par écrit pour celà, lui rend témoignage, qu'il avoit vécu parmi les Religieux de son Ordre, sans donner le moindre soupçon de péché veniel. Ce sont les termes de l'Acte, que j'ay leu » (3).

En vertu du même principe de charité, le P. Hennepin se gardait de prendre au pied de la lettre les appréciations personnelles de Lasalle concernant ses anciens confrères en religion: « Je rabattois souvent une partie de ce qu'il me disoit » (*) contre eux. C'est avec une candeur incomparable que le P. Hennepin peint au vif le:

sieur de la Salle, qui estoit un homme habile et grand politique, Normand de nation. Il m'a dit plusieurs fois, qu'il estoit né à Paris, afin que le P. Luc Buisset... et moy, prissions plus de confiance en luy, parce qu'il avoit remarqué dans nos conversations ordinaires, que les Flamands, et plusieurs autres peuples se défient aisément des Normands. Je sai qu'il y a des gens d'honneur et de probité en Normandie comme ailleurs. Mais enfin, il est certain que les autres nations sont plus franches et moins rusées que les habitants de cette Province de France » (5).

La charité la plus exquise se manifeste dans le dénombrement que fait le P. Hennepin de ses supérieurs et de ses collègues, les Pères Zenobe Membré, Chrétien Leclerc, Anastase Douay de Quesnoi en Hainaut, et Denis Moquet d'Arras, tous quatre Récollets de la Province de St. Antoine en Artois.

Le premier, en l'an 1682, avait été jusques au Golphe de Mexique par le fleuve Mechasipi. Le second avait servi de missionnaire durant

(1) Margry, II, 305s.

(2) P. 383 ss., au chapitre 38o.

() ND 107 s.; voir aussi NV 81.

(4) NV 61.

(5) ND 32s.

5 ans au Canada avec beaucoup d'édification, et surtout dans les Missions de sept Isles et d'Anticosti. Le troisième, qui est Vicaire actuel des Récollects de Cambrai, n'avoit jamais été dans l'Amérique. Le quatrième, s'étant trouvé fort malade dès le troisième jour de l'embarquement, fut obligé de relâcher et de s'en retourner en Province (1). L'honneur qu'ils (les dignitaires) m'ont fait, n'a pas empêché que plusieurs personnes différentes, que la charité m'empêche de nommer, n'ayent répandu plusieurs calomnies contre moi.... Cependant j'espère que Dieu leur donnera d'autres pensées de moy, et que rentrans en eux-mêmes, ils reconnoitront l'injustice de leur procédé à mon égard ... » (2).

Le grand point de la simplicité de Foi, de l'humilité, de grâce, et de l'onction de l'Esprit, doit animer ceux, que Dieu destine, et qu'il appelle à la publication de l'Evangile auprès de ces nations très nombreuses, que j'auray toujours gravées dans mon cœur, et pour le salut desquelles j'exposerai ma vie et tout ce que j'ay de plus précieux sur la terre, jusques à la mort » (3).

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Je le demande à tout critique non prévenu, n'est-ce pas là le langage d'un saint prêtre devoué corps et âme à son pénible ministère et nullement d'un halluciné, digne de toutes les épithètes humiliantes dont ses envieux l'ont crible à l'envi Qui n'admirerait la mansuétude du religieux intègre, traqué par la mauvaise foi, la calomnie ou l'ignorance, et ne se défendant que par cette phrase laconique et résignée: Ceux qui disent que le Père Hennepin ne dit rien d'extraordinaire dans son livre: ces pécores du Bon Dieu se rendent ridicules et dignes de mépris » (*).

Le Hennepin montra sa clémence lors de l'incident sur la rivière de St. François, où ses deux canotiers, Michel Ako et le Picard refusaient de l'accueillir encore. Hennepin qui les avait comblés de bienfaits, se contenta de leur faire une remontrance calme. Mais l'incident eût tourné au tragique sans la charitable entremise du P. Hennepin. Celui-ci se présenta généreusement au grand chef Ouisicondé, qui prétendait mettre à mort sur le champ les deux ingrats; il leur sauva la vie en rompant 3 flèches en faveur des délinquants.

Le P. Hennepin, au dire de l'atrabilaire Lasalle, était porté de par son humeur expansive et enjouée à forcer quelque peu la note de la justesse, se laissant parfois guider par la vivacité de son imagination. Il est indéniable toutefois que le même Hennepin ne manquait nullement de discrétion dans l'exercice de ses fonctions. La preuve en est que ni Mgr. de Laval, ni de Frontenac, ni d'autres

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qui se trouvaient à l'affut des dernières nouvelles de son dernier voyage sur le Mississipi, n'ont réussi à surprendre le secret de l'intrépide missionnaire. Seul son supérieur hiérarchique, le P. Leroux, reçut en communication le journal de voyage, avec faculté d'en prendre copie. Le Commissaire eut donc tout le temps, qu'il lui fallait avant mon retour en Europe, de copier généralement tout mon voiage sur le fleuve Mechasipi, lequel j'avais entrepris contre le sentiment de Mr. de la Salle » (1).

Hennepin eut tous les égards pour le susceptible de Lasalle. Mr. de Seignelay, ministre et secrétaire d'état et sur-intendant du commerce et de la navigation de France, (raconte Hennepin):

< m'avait souvent obligé de l'entretenir des circonstances de notre découverte. Cependant je cachay ce qu'il y avait de particulier concernant le fleuve Mechasipi, depuis la rivière des Illinois jusques au Golfe du Mexique. J'avais dessein en celà de contribuer à donner de bonnes et de favorables impressions du dit sieur de la Salle au prince de Conti, dernier mort, et à mon dit sieur de Segnelay » (2).

Le courage intrépide d'Hennepin se révèle dans la rencontre avec le chef barbare, Aquipaguetin:

Qui me voyant seul, s'approcha le casse-tête à la main. Je me saisis des deux pistolets de poche, que le Picard avait retiré des Barbares, et d'un cousteau, non pas à dessein de tuer ce mien père-sauvage prétendu, mais seulement pour luy faire peur, et l'empescher de m'écraser, en cas qu'il en eût eu le dessein »(3).

De même lorsqu'il tomba aux mains des sauvages, le 12 avril 1680, Hennepin se rendit chez les chefs:

Je jettay au milieu d'eux six haches, quinze couteaux et six brasses de tabac noir, après quoy, baissant la tête, je leur fis connaître avec une hache emmanchée, qu'ils pouvoient nous tuer, s'ils vouloient »(^).

C'est grâce au P. Hennepin que ses compagnons français eurent la vie sauve, lors de la rencontre d'une armée de sauvages sur la rivière Ouisconsin. Debout au milieu du canot, Hennepin présenta le calumet de paix, alla droit à ces barbares, et répéta le nom du chef Ouisicondé (*). Pour juger sainement le P. Hennepin, il faut considérer sa conduite à la lumière des faits authentiques. Son dévouement est incomparable. Au témoignage de Tonty, déjà le 26 déc. 1678, Hennepin partit en embuscade avec le sieur Lamotte et quatre Français, à deux lieues de l'embouchure du fleuve Niagara (*). Le 20 mai 1679 Hennepin et les PP. de la Ribourde et Membré,

(1) ND 505. Voir supra, p. 324. (5) ND 423s.

(4) ND 318.

(8) Louis. 177 s.

(2) NV 9.
(6) Margry, I, 576.

accompagnèrent Lasalle et plusieurs Français, amenant une nouvelle ancre au sieur La Fovert (major du fort de Frontenac) près d'un rapide vers le lac Huron (1). D'après la déclaration officielle faite le 17 août 1680 par devant le sieur du Chesneau, intendant au Canada, par Moyse Hillaret, charpentier de barque, ci-devant au service de Lasalle Le 28 févr. le P. Louis, Recollect, et les dits Accault et Picard allèrent en traite aux Sioux » (2). Hennepin fut emmené captif par les Sioux le 11 avril (3) 1680 (*). Or voici en quels termes Lasalle raconte le fait dans sa lettre du 22 août 1682:

<< Is rencontrèrent d'abord quantité d'Illinois, qui firent tous leurs efforts pour les obliger à rebrousser chemin. Michel Accault, qui croyait qu'il alloit de son honneur d'achever son entreprise, animé par l'exemple du R. P. Louis Hennepin, qui désirait aussy signaler son zèle et voulait tenir la parole qu'il avait donnée de périr ou de réussir, encouragea son camerade ébranlé par les sauvages » (5).

La qualité incontestée de probité de vie devrait mettre la sourdine aux reproches divers colportés sur la personne de l'entrépide missionnaire, dont la réputation ne fut ternie qu'après sa rentrée en Europe. -Cavelier de La Salle, malgré son tempérament bilieux, soupçonneux et vindicatif, ne laissait pas d'estimer sincèrement le P. Hennepin, quoique d'un caractère tout différent.

A ne pas en douter, le commerce journalier avec les troupiers pendant plusieurs années n'aura guère émoussé l'impulsif athois. Au contraire. Or, comme Hennepin portait du sang hennuyer dans les veines, ce défaut, dû à l'imagination trop prompte, ne peut paraître que mignon dans un descendant authentique de la race des Nerviens. A vrai dire, Hennepin ne paraît avoir manifesté dans toute sa conduite que les défauts inhérents à ses qualités éminentes.

Pour établir la véracité d'Hennepin, il suffirait d'en appeler aux témoins qui l'accompagnèrent dans son voyage vers l'embouchure du Mississipi, Michel Ako et le Picard de Gay, ses canotiers. Il est bien étrange que ces deux compagnons de voyage n'aient jamais démenti le récit d'Hennepin; pourtant tout le monde parisien connaissait nommément ces hardis voyageurs; on pouvait les interroger pour les surprendre dans quelque contradiction. L'enquête était très facile: le Picard du Gay n'était-il pas à Paris en même temps qu'Hennepin! Or, ni l'un, ni l'autre qu'on sache, n'a jamais songé à contredire Hennepin dans tout ce qu'il publia à la face du monde entier. Cependant Michel Ako épousa une Illinoise dans la mission des Jésuites.

(1) Ib. 578. (2) Ib. II, 108. (4) Margry, I, 481.

(3) Il faut lire: le 12 avril d'après la ND 314. (5) Ib. II, 246.

Ceux-ci auraient certes surpris la prétendue supercherie d'Hennepin. - Voilà certes des considérations que ne devraient pas perdre de vue certains modernes, qui sans preuve aucune, accusent de plagiat l'auteur de la DL.

Si les plaintes de Lasalle avaient porté sur la probité littéraire d'Hennepin, ce dernier se serait bien gardé de faire une allusion si dangereuse à l'adresse du P. Chrétien Leclercq, qu'il prend à partie de façon d'ailleurs très courtoise, dans le NV (1).

Le Père Leclercqz a eu communication du journal de ma découverte, dont j'avais laissé prendre la copie au R. P. Valentin Le Roux, Commissaire Provincial au Canada. comme je l'ai remarqué dans le volume qui a précédé. A quoi, le Père Leclercqz a joint ce qu'il a pu recueillir des mémoires du Père Zénobe Membré, Recollect, pendant qu'il était à Québec. Il est constant d'ailleurs que tout le style du P. Leclercqz est celui du R. P. Valentin Le Roux.... J'aurais bien de la répugnance d'avoir le nom de faire semblables pas de Clercqz; il me souvient à peu près sur ce sujet, du sieur de Boileau.... Je ne trouve pas étrange que le dit le Clercqz ait eu dessein de faire honneur en celà au Père Zénobe Membré, Récollect, qui était son cousin et qui avait été mon compagnon dans le commencement de mon voiage, que nous fîmes ensemble jusqu'aux Illinois, où il demeura, comme je l'ai fait connaître dans mon autre volume, pendant que je continuay notre découverte ».

Donc le manuscrit du P. Hennepin passa aux mains du P. V alentin Leroux, qui en fit prendre copie, à l'usage du P. Chrétien Leclercq. Le cousin de ce dernier, le P. Zénobe Membré, doit avoir eu connaissance de cette copie longtemps avant d'entreprendre avec Lasalle, la descente du Mississipi en 1682. D'après ce passage net et clair, le P. Chrétien Leclercq a puisé beaucoup de renseignements dans la copie d'Hennepin, et dans les notes du P. Z. Membré. Ce n'est donc pas Hennepin qui se rend suspect de plagiat, comme on verra plus loin. De son côté Hennepin écrit:

« J'ai cru que je devois donner au public les observations, que j'ai tirées du R. P. Valentin Leroux, Commissaire Provincial de nos Récollets du Canada, qui est un homme d'un mérite singulier.

J'ai dit dans mon premier volume, que je lui communiquai mon journal de la Découverte, que j'avais faite de tout le Fleuve Meschasipi. Cet homme qui est d'une grande pénétration d'esprit, a publié ce qu'il scait des intrigues du Canada sous un nom emprunté ... » (2).

(1) Cet extrait de la préface f. 11r-v, prouve ce qu'il faut penser de l'assertion de M. Shea, qui dit que le NV repose sur les materiaux du P. Leclercq: made up from Leclerq; Sketch of Hennepin, 51*. Voir supra, 324, 332. Sous le nom du P. Chrétien Leclerq».

(2) NV 342 et 370 où il est dit:

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