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propres protecteurs d'antan (1). Cette tentative d'appel est une nouvelle preuve de l'infructuosité de cette forme de résistance, employée par ceux qui furent poursuivis comme hérétiques ou comme fauteurs d'hérésie (*).

Ses réponses au sujet des charges semblables rapportées par les 44 articles (3) sont aussi très sobres de renseignements (*). Ce qu'il avoue, ne tire pas à conséquence. En ce qui concerne les accusations de trahison, d'empoisonnement et d'occupations nécromanciennes, il se borna à les nier, en reconnaissant, pourtant, avoir eu un cahier étrange c'une provenance inconnue et contenant cinq ou six pages d'un texte presqu'illisible où étaient mentionnés quelques noms d'anges (5). Il reconnut aussi avoir dit quelquefois que Benoît XI, à ce qu'il paraît, ne vivrait pas longtemps. C'est sur un passage à la fin du vingt et unième ou du vingt deuxième chapitre du livre d'Isaïe que se basait cette supposition (").

Toutes ces réponses permettent de reconnaître sa ferme intention de jouer le rôle d'une pauvre victime de l'aggressive politique des inquisiteurs. Evidemment, notre Franciscain aux cheveux gris, mais à l'esprit sagace et habile, ne perd pas courage et ne désespère point de l'issue heureuse de sa cause bien des fois déjà compromise. Mais pourquoi nie-t-il tant de faits, entre autres la trahison, qui pouvaient être confirmés par maints témoins concordants? Nous supposons que ses dénégations dépendaient du fait qu'il ne voulut pas admettre la formulation inquisitoriale des charges. Dans ce sens, les déclarations du prévenu avouant avoir tenu tel ou tel discours ou sermon imputé, mais niant son contenu inséré dans les articles, nous paraissent très significatives.

L'interrogatoire ne se borna pas aux deux groupes d'articles. Les commissaires lui posèrent aussi quelques questions sur sa vie et sur ses études spéculatives (f. 38 v ss: interr. du 7 mars 1319). C'est ainsi que nous apprenons ici qu'il entra dans l'ordre, il y a environ 35 ans ('), qu'il connaissait parfaitement la règle et les statuts ()

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(1) Il s'était toutefois brouillé avec le gros: la communauté de son ordre; v. p. 7, 29.

(2) Le plein succès du recours de Jean l'Archevêque, sire de Parthenay, récusant l'inquisiteur et l'évêque, ses juges, ne présente, comme on sait, qu'une des rares exceptions. Vidal, Bull. p. LXXV, 80.

(3) Voir AFH XVII, 468-73.

(4) F. 62r ss. Cet interrogatoire n'est pas daté.

(5) F. 36 v. Interrogatoire du 12 juillet. Cf. AFH XVII, 464.

(6) Cf. Hauréau, 149.

(7) V. AFH XVII, 193, ce qui devient donc certain.

(*) Voir infra, p. 21-3.

de son ordre et qu'il commentait et expliquait ces normes aux frères venant lui demander son avis. Volontiers il communiqua aux commissaires qu'il avait passé 22 mois dans la prison pontificale, où il fut jeté le 15 mai 1317, c'est-à-dire deux jours après l'audience papale ('), et qu'il était arrivé le 11 mai à Avignon avec les Spirituels, après avoir quitté le 7 mai son couvent de Béziers (*). Se rattachant à cet interrogatoire, son exposé sur le recueil d'écrits qu'il avait reçu en cadeau de la part de Raymond Lulle, présentera un intérêt pour les Lullistes. Appelant cet ouvrage « Vade mecum », « per quem librum potest haberi scientia respondendi ad omnes quaestiones», Bernard déclara l'avoir reçu à Rome, où il avait été en rapports avec l'auteur (3). Selon Délicieux ce livre avait comme contenu: « Tabula generalis ad omnes scientias; propositiones super principiis scientiarum; libellus in quo probantur articuli fidei catholicae per necessarias rationes, et capitulatio dictae tabulae cum problematibus quarumdam quaestionum, quae solvuntur secundum modum tabulae » (*).

Bernard s'étant ouvertement prononcé pour les Franciscains spirituels et contre la majorité de l'ordre, c'est Raymond de Fronsac, procureur des Frères Mineurs, qui vint l'accuser, devant les commissaires, de toutes sortes de délits, et produire un statut de l'ordre contre la nécromancie (5). Les inquisiteurs dominicains parurent aussi pour produire d'autres pièces à charge (6).

Devant les commissaires, Bernard garda tout le temps une prudente réserve. Quelle différence avec les trois témoins, ses anciens complices, dont les dépositions faites à la cour d'Avignon, nous sont parvenues! Guillaume Fransa, Pierre de Castanet et Bernard

(1) V. AFH XVII, 466s.

(2) Le trajet de Béziers à Avignon, 120 kilomètres en ligne directe, (donc environ 170-180 kilomètres de route) a pu être effectué en 5 jours: du 7 au 11 mai. Les Spirituels paraissent être arrivés à Avignon le soir du 11 mai (v. ALKH II, 144), veille de l'Ascension. La Pentecôte tomba, en 1317, le 22 mai. (*) Entre les années 1295 et 1300, d'après Hauréau, R. Lulle, dans Hist. litt. XXIX, 22-3. Cf. Hauréau, Délicieux, 8. Lea, II, 75. Voir AFH XVII, 193.

(*) Peut-être s'agit-il ici d'un des traités suivants: 1°. Tabula generalis (imprimée à Valence en 1515 et à Mayence par Ivo Salzinger, R. Lullus, Opera omnia, t. V); 2°. Probatio articulorum fidei per necessarias rationes. (Cod. Vatic. lat. 1054, f. 1-17, ainsi que Cod. 84, 4 de la bibliothèque de Cues. Le traité figure dans le t. IV de l'édition de Mayence. Il y porte le titre: Liber apostrophe. 3. Lectura super artem inventivam et tabulam generalem (ib. V, 186ss) ou plutôt: Brevis practica tabulae generalis (ib. 157 ss). Nous devons ces indications à l'amabilité de M. le Dr. Adam Gottron.

(5) F. 37 v ss. Interrogatoire du 15 juillet 1318. Voir p. 21s. ALKG III, 29s; II, 146-8. Les livres du couvent de Narbonne vendus par Fr. Bernard, auront été, en partie au moins, les siens; v. p. 26, n. 5.

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(6) F. 35r ss. Interrogatoire du 12 juillet 1318.

Bet, habitants d'Albi, confirmèrent presques toutes les charges de la première série d'articles, les seuls qui leur étaient communiqués (1).

Maintes expressions identiques se répétant dans ces témoignages, peuvent être expliquées par le fait que ce fut le même notaire qui dressa les actes. De même que dans la majorité des interrogatoires inquisitoriaux, il est aussi difficile de répondre à la question au sujet de l'influence exercée sur nos témoins par les enquêteurs. D'abord, les détails de ces interrogatoires manquent. D'une part, nous voyons des « testes concordes » rapportant, quelquefois, les faits les plus futiles avec une conformité surprenante. D'autre part, quelques passages ne permettent presque pas de douter de la sincérité des témoignages gardant la fraîcheur d'impressions individuelles. Ces méridionaux impulsifs, auparavant ennemis acharnés des inquisiteurs, mais maintenant prêts à favoriser les projets les plus fantastiques pour se dérober à leurs oppresseurs, subissent, à la comparution devant les commissaires, une dépression morale bien compréhensible. Alors, en se remémorant le passé, de même qu'en obéissant à la voix suggestive des enquêteurs qui affirmaient comme vérité immuable telle charge, les anciens complices troublés confirmaient et commentaient les faits à demi oubliés.

Les actes du procès mentionnent l'existence de beaucoup de dépositions faites à la cour d'Avignon; mais les notaires dressant ces actes les omirent (2). Elles nous paraissent donc être perdues à tout jamais. L'enquête lente qui a duré environ deux ans, prépara, sans doute, un dossier volumineux. Les juges délégués devront maintenant décider du sort de Bernard.

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Vers la fin d'été 1319, Bernard fut conduit à Toulouse sous la garde de sénéchal Guiard Gui. Probablement, ayant en vue de rester le plus près possible de leurs villes centrales pour ne pas né

(1) Guillaume Fransa, interrogé le 13 avril 1319 (f. 41 v ss) confirme, en général, comme témoin oculaire, toutes les charges, excepté les articles 34, 35, 37-9, dont il ignore le bienfondé. Comparu le même jour devant les commissaires, Pierre de Castanet (f. 53 v ss) ignore les faits mentionnés dans les articles 11-3, 15-9, 34-9. Il n'a connaissance du délit rapporté par l'article 7, que par ouï-dire. Il assure avoir été témoin oculaire de la plupart des autres délits. Bernard Bet, interrogé le 1 juin 1319 (f. 57 v ss) est le moins informé. Il ne sait rien au sujet des articles, 1, 2, 9-15, 18, 19, 22, 34-9. Il confirme, en témoin oculaire, presque tous les faits que rapportent les charges 3, 8, 17, 20, 21, 23-33, 40-4. Il ne connaît que par ouï-dire les autres délits imputés. (2) Cf. f. 41 r.

gliger leur activité pastorale, et voulant recueillir avec plus de facilité les témoignages nécessaires qu'ils devaient puiser principalement à Carcassonne, centre de l'activité de Bernard, les juges délégués à savoir Jean Raymond de Comminges, archevêque de Toulouse (1), Jacques Fournier, évêque de Pamiers (*), et Raymond de Moustuéjouls, evêque de Saint-Papoul (3), décidèrent de siéger à Castelnaudary, répondant le mieux, par sa position géographique, à leurs intentions. C'est là que le tribunal se réunit le 3 septembre de la même année, en présence des deux réformateurs du Languedoc: Raoul, évêque de Laon (1), et Jean, comte de Forez (5), de Jean de Beaune, O. Pr., inquisiteur de Carcassonne (), de Guiard Gui, sénéchal de Toulouse (7), d'Aymeric de Cros, sénéchal de Carcassonne (*), et de beaucoup d'autres dignitaires. Cette assemblée imposante démontre bien quelle importance on attribuait à ce procès.

La séance ouverte, Guiard Gui présenta aux juges la bulle « Etsi cunctorum » du 16 juillet 1319, par laquelle le pape déléguait ces derniers à procéder contre Bernard, ensuite les 44 articles joints à cette nomination, ainsi que le dossier comprenant cinq rouleaux de parchemin et trois cahiers de papier. Ces rouleaux et cahiers contenant les actes de l'enquête (") furent scellés par des notaires différents.

Le plus grand rouleau contenait 17 pièces de parchemin, dont 7 étaient scellées par Jean Alard de Rosières, notaire du diocèse de Toul, 3 par Pons Molinier, du diocèse de Rodez, 4 par Etienne de Casalėdes, du diocèse de Viviers, et 3 par Jean Nicolas Landolphe « de Ponte Curvo. Le rouleau contenait les articles dirigés contre le prévenu et suivis des réponses de celui-ci à la cour d'Avignon en février, le 26 juin et le 15 juillet 1318. Un autre rouleau comprenait deux pièces scellées par Mathieu Bernard de Gaillac, notaire du diocèse d'Albi, et rapportant

(1) Hauréau, 152, 156s. Lea, II, 100. Vaissète, IX, 391-3, 444-5. Vidal, Bull. 48-50, 56, 118, 120. Douais, I, 41.

(2) Hauréau, 152, 156. Lea, 1. c. Vaissète, IX, 391s, 476 s. Douais, I, 41, 49, 56. 91, 99, 103, 107-10. Vidal, Bull. 53-4. Vidal, J. Galand, 28. J. Hansen, Quellen und Untersuchungen zur Geschichte des Hexenwahns, Bonn 1901, 8-11, 14. Douais, L'inquisition, ses origines, sa procédure, Paris 1906, 294ss. Cf. p. 14s.

(3) Hauréau, 1. c. Lea, 1. c. Vaissète, 391. Vidal, 28. Hansen, 55. Vidal, Bull. 48-50, 57, 82, 107-10, 159, 193, 204-5, 218.

(4) Hauréau, 156. Lea, 1. c. Vidal, Bull. 51. Vaissète, 379, 382, 391-2. (5) Hauréau, 1. c. Lea, 1. c. Vaissète, 379, 382, 389, 391s. Vidal, 1. c. (6) Hauréau, 22, 156s. Lea, II, 100s; III, 130. Molinier, L'inquisition, 99. Douais, Documents, I, 206ss. Vidal, Bull. 45-7. AFH XVII, 198.

(7) Hauréau, 153, 156. Recueil, XXIV, 264*, 265 *. Vaissète, 387. Limborch, Liber sentent. 211ss.

(*) Hauréau, 156. Lea, I, 516. Mahul, VI, 1, 280; VI, 2, 98. Vaissète, 328, 393, 340s. Molinier, L'inquisition, 140.

(9) Cf. AFH XVII, 186s.

Bet, habitants d'Albi, confirmèrent presques toutes les charges de la première série d'articles, les seuls qui leur étaient communiqués (1).

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Maintes expressions identiques se répétant dans ces témoignages, peuvent être expliquées par le fait que ce fut le même notaire qui dressa les actes. De même que dans la majorité des interrogatoires inquisitoriaux, il est aussi difficile de répondre à la question au sujet de l'influence exercée sur nos témoins par les enquêteurs. D'abord, les détails de ces interrogatoires manquent. D'une part, nous voyons des « testes concordes rapportant, quelquefois, les faits les plus futiles avec une conformité surprenante. D'autre part, quelques passages ne permettent presque pas de douter de la sincérité des témoignages gardant la fraîcheur d'impressions individuelles. Ces méridionaux impulsifs, auparavant ennemis acharnés des inquisiteurs, mais maintenant prêts à favoriser les projets les plus fantastiques pour se dérober à leurs oppresseurs, subissent, à la comparution devant les commissaires, une dépression morale bien compréhensible. Alors, en se remémorant le passé, de même qu'en obéissant à la voix suggestive des enquêteurs qui affirmaient comme vérité immuable telle charge, les anciens complices troublés confirmaient et commentaient les faits à demi oubliés.

Les actes du procès mentionnent l'existence de beaucoup de dépositions faites à la cour d'Avignon; mais les notaires dressant ces actes les omirent (*). Elles nous paraissent donc être perdues à tout jamais. L'enquête lente qui a duré environ deux ans, prépara, sans doute, un dossier volumineux. Les juges délégués devront maintenant décider du sort de Bernard.

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Vers la fin d'été 1319, Bernard fut conduit à Toulouse sous la garde de sénéchal Guiard Gui. Probablement, ayant en vue de rester le plus près possible de leurs villes centrales pour ne pas né

(1) Guillaume Fransa, interrogé le 13 avril 1319 (f. 41 v ss) confirme, en général, comme témoin oculaire, toutes les charges, excepté les articles 34, 35, 37-9, dont il ignore le bienfondé. Comparu le même jour devant les commissaires, Pierre de Castanet (f. 53 v ss) ignore les faits mentionnés dans les articles 11-3, 15-9, 34-9. Il n'a connaissance du délit rapporté par l'article 7, que par ouï-dire. Il assure avoir été témoin oculaire de la plupart des autres délits. Bernard Bet, interrogé le 1 juin 1319 (f. 57 v ss) est le moins informé. Il ne sait rien au sujet des articles, 1, 2, 9-15, 18, 19, 22, 34-9. Il confirme, en témoin oculaire, presque tous les faits que rapportent les charges 3, 8, 17, 20, 21, 23-33, 40-4. Il ne connaît que par ouï-dire les autres délits imputés. (2) Cf. f. 41 r.

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