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Barbin, 1697, publiée deux ans avant la mort de l'auteur, et la dernière donnée de son vivant.

AIMÉ-MARTIN.

Pour éviter la répétition des noms, les commentateurs ont été désignės ainsi qu'il suit :

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Les notes de M. Aimé-Martin sent sans signature.

SUR

LA VIE ET LES OUVRAGES

DE JEAN RACINE,

PAR LOUIS RACINE.

Lorsque je fais connaitre mon père, mieux que ne l'ont fait connaitre jusqu'à présent ceux qui ont écrit sa vie, en rendant ce que je dois à sa mémoire, j'ai une double satisfaction : fils et père à la fois, je remplis un de mes devoirs envers vous, mon cher fils, puisque je mets devant vos yeux celui qui, pour la piété, pour l'amour de l'étude, et pour toutes les qualités du cæur, doit être votre modèle. J'avais toujours approuvé la curiosité que vous aviez témoignée pour entendre lire les Mémoires dans lesquels vous saviez que j'avais rassemblé diverses particularités de sa vie; et je l'avais approuvée sans la satisfaire, parce que j'y trouvais quelque danger pour votre age. Je craignais aussi de paraitre plus prédicateur qu'historien, quand je vous dirais qu'il n'avait eu, la moitié de sa vie, que du mépris pour le talent des vers, et pour la gloire que ce talent lui avait acquise. Mais maintenant qu'à ces Mémoires je suis en état d'ajouter un recueil de ses lettres, et qu'au lieu de vous parler de lui, je puis vous le faire parler lui-même, j'espère que cet ouvrage, que j'ai fait pour vous, produira en vous les fruits que j'en attends, par les instructions que vous y donnera celui qui doit faire sur vous une si grande impression.

Vous n'êtes pas encore en état de goûter les lettres de Cicéron, qui étaient les compagnes de tous ses voyages; mais il vous cst d'autant plus aisé de goûter les siennes, que vous pouvez les regarder comme adressées à vous-même. Je parle de celles qui composent le troisième recueil,

Ne jetez les yeux sur les lettres de sa jeunesse que pour y apprendre l'éloignement que l'amour de l'étude lui donnait du monde, et les progrès qu'il avait déjà faits, puisqu'à dix-sept ou dix-huit ans il était rempli des auteurs grecs, latins, italiens, espagnols, et en même temps possédait si bien sa langue, quoiqu'il se plaigne de n'en avoir qu'une petite teinture, que ces lettres, écrites sans travail, sont dans un style toujours pur et naturel.

Vous ne pourrez sentir que dans quelque temps le mérite de ses lettres à Boileau, et de celles de Boileau : ne soyez donc occupé aujourd'hui que de ses dernières lettres, qui, quoique simplement écrites, sont plus capables que toute autre lecture de former votre cour, parce qu'elles vous dévoileront le sien. C'est un père qui écrit à son fils comme à son ami. Quelle attention, sans qu'elle ait rien d'affecté, pour le rappeler à ce qu'il

à doit à Dieu, à sa mère et à ses sœurs ! Avec quelle douceur il fait des réprimandes, quand il est obligé d'en faire ! Avec quelle modestie il donne des avis ! Avec quelle franchise il lui parle de la médiocrité de sa fortune! Avec quelle simplicité il lui rend compte de tout ce qui se passe dans son ménage ! Et gardez-vous bien de rougir quand vous l'entendrez répéter souvent les noms de Babet, Fanchon, Madelon, Nanette, mes seurs : apprenez, au contraire, en quoi il est estimable. Quand vous l'aurez connu dans sa famille, vous le goûterez mieux lorsque vous viendrez à le connaître sur le Parnasse ; vous saurez pourquoi ses vers sont toujours pleins de sentiment.

Plutarque a déjà pu vous apprendre que Caton l'Ancien préférait la gloire d'être bon mari à celle d'être grand sénateur, et qu'il quittait les affaires les plus importantes pour aller voir sa femme remuer et emmaillotter son enfant. Cette sensibilité antique n'est-elle donc plus dans nos meurs, et trouvons-nous qu'il soit honteux d'avoir un caur ? L'humanité, toujours belle, se plaît surtout dans les belles âmes; et les choses qui paraissent des faiblesses puériles aux yeux d'un bel esprit, sont tes vrais plaisirs d'un grand homme. Celui dont on vous a dit

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tant de fois, et trop souvent peut-être, que vous deviez ressusciter le nom, n'était jamais si content que quand , libre de quitter la cour, où il trouva dans les premières années de si grands agréments, il pouvait venir passer quelques jours avec nous. En présence même d'étrangers, il osait être père : il était de tous nos jeux; et je me souviens ( je le puis écrire, puisque c'est à vous que j'écris ), je me souviens de processions dans lesquelles mes sæurs étaient le clergé, j'étais le curé, et l'auteur d'Athalie, chantant avec nous, portait la croix.

C'est une simplicité de mours si admirable, dans un homme tout sentiment et tout ceur, qui est cause qu'en copiant pour vous ses lettres, je verse à tous moments des larmes, parce qu'il me communique la tendresse dont il était rempli.

Oui, mon fils, il était né tendre, et vous l'entendrez assez dire; mais il fut tendre pour Dieu lorsqu'il revint à lui; et du jour qu'il revint à ceux qui, dans son enfance, lui avaient appris à le connaître, il le fut pour eux sans réserve; il le fut pour ce roi dont il avait tant de plaisir à écrire l'histoire; il le fut toute sa vie pour ses amis; il le fut depuis son mariage et jusqu'à la fin de ses jours pour sa femme et pour ses enfants sans prédilection; il l'était pour moi-même, qui ne faisais guère que de naitre quand il mourut, et à qui ma mémoire ne peut rappeler que ses caresses.

Attachez-vous donc uniquement à ses dernières lettres , et aux endroits de la seconde partie de ces Mémoires où il parle à un fils qu'il voulait éloigner de la passion des vers, que je n'ai que trop écoutée, parce que je n'ai pas eu les mêmes leçons. Il lui faisait bien connaître que les succès les plus heureux ne rendent pas le poëte heureux , lorsqu'il lui avouait que la plus mauvaise critique lui avait toujours causé plus de chagrin que les plus grands applaudissements ne lui avaient fait de plaisir. Retenez surtout ces paroles remarquables, qu'il lui disait dans l'épanchement d'un cour paternel : « Ne croyez pas que ce « soient mes pièces qui m'attirent les caresses des grands. « Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens, et « cependant personne ne le regarde; on ne l'aime que dans la « bouche de ses acteurs. Au lieu que, sans fatiguer les gens

du

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« monde du récit de mes ouvrages, dont je ne leur parle jamais, « je les entretiens de choses qui leur plaisent. Mon talent avec < eux n'est pas de leur faire sentir que j'ai de l'esprit, mais de « leur apprendre qu'ils en ont. »

Vous ne connaissez pas encore le monde; vous ne pouvez qu'y paraître quelquefois, et vous n'y avez jamais paru sans vous entendre répéter que vous portiez le nom d'un poëte fameux, qui avait été fort aimé à la cour. Qui peut mieux que ce même homme vous instruire des dangers de la poésie et de la cour ? La fortune qu'il y a faite vous sera connue, et vous verrez dans ces Mémoires ses jours abrégés par un chagrin, pris à la vérité trop vivement, mais sur des raisons capables d'en donner. Vous verrez aussi que la passion des vers égara sa jeunesse, quoique nourric de tant de principes de religion, et que la même passion éteignit pour un temps, dans ce caur si éloigné de l'ingratitude , les sentiments de reconnaissance pour ses premiers maîtres.

Il revint à lui-même; et sentant alors combien ce qu'il avait regardé comme bonheur était frivole, il n'en chercha plus d'autre que dans les douceurs de l'amitié, et dans la satisfaction à remplir tous les devoirs de chrétien et de père de famille. Enfin će poëte, qu'on vous a dépeint comme environné des applaudissements du monde et accablé des caresses des grands, n'a trouvé de consolation que dans les sentiments de religion dont il était pénétré. C'est en cela, mon fils, qu'il doit être votre modèle; et c'est en l'imitant dans sa piété et dans les aimables qualités de son cæur, que vous serez l'héritier de sä véritable gloire, et que son nom que je vous ai transmis vous appartiendra.

Le désir que j'en ai m'a empêché de vous témoigner le désir que j'aurais encore de vous voir embrasser l'étude avec la même ardeur. Je vous ai montré des livres tout grecs, dont les marges sont couvertes de ses apostilles , lorsqu'il n'avait que quinze ans. Cette vue, qui vous aura peut-être effrayé, doit vous faire sentir combien il est utile de se nourrir de bonne heure d'excellentes choses. Platon, Plutarque, et les lettres de Cicéron, n'apprennent point à faire des tragédies; mais

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