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L'Inde sembla m'ouvrir un champ digne de moi'.
Lassé de voir des rois vaincus sans résistance,
J'appris avec plaisir le bruit de sa vaillance.
Un ennemi si noble a su m'encourager;
Je suis venu chercher la gloire et le danger.
Son courage, madame, a passé mon attente:
La victoire, à me suivre autrefois si constante,
M'a presque abandonné pour suivre vos guerriers.
Porus m'a disputé jusqu'aux moindres lauriers;
Et j'ose dire encor qu'en perdant la victoire
Mon ennemi lui-même a vu croître sa gloire;
Qu'une chute si belle éléve sa vertu,
Et qu'il ne voudroit pas n'avoir point combattu.

AXIANE.

Hélas ! il falloit bien qu'une si noble envie

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dont

personne ne s'est mieux servi que Racine. Ils esigent quelques précautions, pour ne produire dans la phrase ni embarras, ni obscurité. Entre autres choses il faut prendre garde que l'ablatif ahsolu ne puisse pas se rapporter à deux substantifs : ici voyant peut également s'entendre de l'Inde et d'Alexandre. Il y a donc amphibologie, et c'est une faute. Remarquez que

l'ablatif absolu est naturel aux langues qui marquent les cas par la terminaison, parceque alors il ne peut guère produire d'équivoque. Il n'en est pas de même des langues modernes , qui marquent leurs cas par des articles : ici l'ablatif absolu est souvent près de l'équivoque. Il sert beaucoup en vers pour la rapidité et la précision ; mais il peut nuire à la clarté, et celle-ci est avant tout. (L.)

Ce vers est la traduction de ce mot d'Alexandre, rapporté par Quinte-Curce Video tandem par animo meo periculum,» « Je vois enfin un danger digne de mon courage. » Q. Curt., lib. VIGI, cap. 47. (G.)

:

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D'un autre que

Lui fit abandonner tout le soin de sa vie,
Puisque, de toutes parts trahi, persécuté,
Contre tant d'ennemis il s'est précipité.
Mais vous, s'il étoit vrai que son ardeur guerrière
Eût ouvert à la vôtre une illustre carrière,
Que n'avez-vous, seigneur, dignement combattu?
Falloit-il

par
la

ruse attaquer sa vertu ,
Et, loin de remporter une gloire parfaite,

de

vous attendre sa défaite ?
Triomphez; mais sachez que Taxile en son cæur
Vous dispute déja ce beau nom de vainqueur;
Que le traitre se flatte, avec quelque justice,
Que vous n'avez vaincu que par son artifice:
Et c'est à ma douleur un spectacle assez doux
De le voir partager cette gloire avec vous.

ALEXANDRE.
En vain votre douleur s'arme contre ma gloire:
Jamais on ne m'a vu dérober la victoire,
Et par ces lâches soins, qu'on ne peut m'imputer,
Tromper mes ennemis au lieu de les dompter.
Quoique par-tout, ce semble, accablé sous le nombre',
Je n'ai pu me résoudre à me cacher dans l'ombre:
Ils n'ont de leur défaite accusé que mon bras;

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Ce semble se disoit autrefois pour à ce qu'il paroît, et étoit plus précis. Il est tombé en désuétude , on ne sait trop pourquoi, puisqu'on dit core ce me semble : c'est une bizarrerie de l'usage. Mais ce semble est ici répréhensible absolument, parcequ'il ne sauroit se lier avec la phrase, qui veut dire , quoique par-tout accablé sous le nombre, à ce qu'il paroissoit , je n'ai pu. (L.)

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Et le jour a par-tout éclairé mes combats ".

Il est vrai que je plains le sort de vos provinces 2;

J'ai voulu prévenir la perte de vos princes;
Mais , s'ils avoient suivi mes conseils et mes vaux,
Je les aurois sauvés ou combattus tous deux.
Oui, croyez...

AXIANE.

Je crois tout. Je vous crois invincible:

Mais, seigneur, suffit-il que tout vous soit possible?

,

Ne tient-il qu'à jeter tant de rois dans les fers,

Qu'à faire impunément gémir tout l'univers ?

Et que vous avoient fait tant de villes captives,

Tant de morts dont l'Hydaspe a vu couvrir ses rives?

Qu'ai-je fait, pour venir accabler en ces lieux 3

Un héros sur qui seul j'ai pu tourner les yeux?
A-t-il de votre Grèce inondé les frontières?
Avons-nous soulevé des nations entières,
Et contre votre gloire excité leur courroux?
Hélas ! nous l'admirions sans en être jaloux.
Contents de nos états , et charmés l'un de l'autre,
Nous attendions un sort plus heureux que le vôtre :

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Vers très beau , mais qui ne le justifie pas contre le reproche

qu'on lui fait. La trahison de Taxile diminue beaucoup l'éclat de sa

victoire. (L. R.)

· Var. Il est vrai que j'ai plaint le sort de vos provinces.

· Pour venir se rapporte par la construction à Axiane, et par le

sens à Alexandre. C'est Axiane qui parle , et c'est Alexandre qui
vient. L'emploi de l'infinitif est donc une incorrection. L'exactitude
grammaticale demandoit pour que vous veniez.

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Porus bornoit ses voeux à conquérir un caur

à Qui peut-être aujourd'hui l'eût nommé son vainqueur. Ah! n'eussiez-vous versé qu'un sang si magnanime', Quand on ne vous pourroit reprocher que ce crime, Ne vous sentez-vous pas, seigneur, bien malheureux D'être venu si loin rompre de si beaux noeuds ? Non, de quelque douceur que se flatte votre ame, Vous n'êtes qu’un tyran.

ALEXANDRE.

Je le vois bien, madame, Vous voulez

que,

saisi d'un indigre courroux,
En reproches honteux j'éclate contre vous 2.
Peut-être espérez-vous que ma douceur lassée
Donnera quelque atteinte à sa gloire passée 3.
Mais quand votre vertu ne m'auroit point charmé,

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race,

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2

Lorsqu'on emploie le mot sang au figuré, dit La Harpe, pour

famille, on peut y joindre l'épithéte de magnanime ; mais lorsque le mot sang est employé au propre, on dit sang

noble, illustre, généreux. Je doute qu'on puisse dire un sang magnanime, le mot magnanime présentant une idée beaucoup plus morale. Voltaire, dans Zaïre, s'est approprié ce vers tout entier :

Vous ne m'entendrez point, amant foible et jaloux,

En reproches honteux éclater contre vous. Cette expression élégante, éclater en reproches, n'étoit rien moins que commune quand l'auteur d'Alexandre s'en servit. Il y avoit donc quelque mérite à la trouver : c'est ce qui fait que cet emprunt

de Voltaire méritoit d'étre remarqué. (L.)

3 Portera servit beaucoup plus élégant que donnera, et à ma gloire vaudroit mieux qu'à sa gloire. La gloire de ma douceur n'est pas une bonne expression , comme le seroit la gloire de ma clémence. (L.)

Vous attaquez, madame, un vainqueur désarmé.
Mon ame, malgré vous à vous plaindre engagée,
Respecte le malheur où vous êtes plongée.
C'est ce trouble fatal qui vous ferme les yeux,
Qui ne regarde en moi qu’un tyran odieux'.
Sans lui vous avoúriez que le sang et les larmes
N'ont pas toujours souillé la gloire de mes armes;
Vous verriez...

AXIANE.

Ah! seigneur, puis-je ne les point voir Ces vertus dont l'éclat aigrit mon désespoir? N'ai-je pas vu par-tout la victoire modeste Perdre avec vous l'orgueil qui la rend si funeste? Ne vois-je pas le Scythe et le Perse abattus Se plaire sous le joug et vanter vos vertus, Et disputer enfin, par une aveugle envie, A vos propres sujets le soin de votre vie ? Mais

que à ce coeur que vous persécutez De voir par-tout ailleurs adorer vos bontés? Pensez-vous que ma haine en soit moins violente, Pour voir baiser par-tout la main qui me tourmente? Tant de rois par vos soins vengés ou secourus, Tant de peuples contents, me rendent-ils Porus? Non, seigneur: je vous hais d'autant plus qu'on vous aime, D'autant plus qu'il me faut vous admirer moi-même”,

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Ces deux vers offrent une image incohérente. On ne conçoit pas ce que c'est qu'un trouble fatal qui ferme les yeux, et qui cependant regarde un tyran.

Pompée, dans Corneille, tient à Sertorius un langage à-peuprès semblable (act. III, sc. 11). (L. B.)

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