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Ayant trouvé le roman grec des amours de Théagene et de Chariclée , il le lisoit avidement, lorsque Claude Lancelot son maître , animé de ce zele indiscret et peu réfléchi qui fait passer le but lorsqu'il ne faudroit que l'atteindre, lui arracha ce livre et le jeta au feu. Un second exemplaire ayant eu le même sort, le jeune homme en acheta un troisieme; et après l'avoir appris par cour, il le porta à Lancelot, en lui disant « Vous pouvez brûler encore celui-ci com« me les autres. »

Ses premiers essais de poésie latine et française ne furent pas heureux; mais il est si difficile d'écrire, même médiocrement, dans une langue morte, qu'on pardonne sans peine à Racine d'avoir fait de mauvais vers latins. Horace et Virgile peuvent nous consoler du peu de succès des modernes dans ce genre d'écrire, et devroient même les dispenser de s'y exercer. Un homme de génie se plaît un moment à consacrer dans un beau vers latin la mémoire de deux évènements qui font époque, l'un dans l'histoire des sciences, l'autre dans celle des empires; mais il n'entreprendra pas de faire une ode, une épitre, un poëme, dans une langue qu'on ne parle plus : il aura sur-tout le bon esprit de préférer le mérite si nécessaire et si rare d'écrire dans sa langue avec pureté, élégance et précision, au vain plaisir de faire de barbares et d'insipides centons dans une langue que les artisans, je dirois presque les porte-faix de Rome, doient, écrivoient, et parloient mieux que nous.

A peine Racine eut-il achevé sa philosophie , qu'il se fit connoître assez avantageusement par son ode intitulée , LA NYMPHE DE LA SEINE. Cette piece, qu'il publia en 1660 à l'occasion du mariage du roi, jugée la meilleure de toutes celles qui parurent sur le même sujet. Chapelain , alors arbitre souverain du Parnasse , et que le jeune Racine avoit consulté sur son ode, parla si favorablement à Colbert et de

enten

fut

l'ode et du poëte, que ce ministre lui envoya cent louis de la part du roi, et le mit peu de temps après sur l'état pour une pension de 6oo livres. Si les vers de Chapelain ne font pas beaucoup d'honneur à son esprit, ce procédé en fait beaucoup à son discernement et à son caractere; et le philosophe célebre qui a soutenu, par des raisons aussi solides qu'éloquentes, qu'une belle page étoit plus difficile à faire qu'une belle action, pouvoit citer cet exemple comme une nouvelle preuve de la vérité de son opinion.

Ce premier succès , dans un âge où il n'y en a point d'indifférent, ne fit qu'accroître la passion de Racine pour la poésie , et le détermina à s'y livrer entièrement. L'étude épineuse de la jurisprudence , celle de la théologie, ces deux sciences dans lesquelles il est si difficile , même avec de grands talents , de fixer sur soi les regards du public, et de se faire une réputation durable, contrarioient trop son goût dominant,

-, pour qu'il pût se résoudre à suivre l'une ou l'autre carriere , comme ses amis et ses parents le desiroient. Cependant, par déférence pour un oncle qui vouloit lui résigner son bénéfice, Racine s'appliqua à la théologie, mais sans négliger ses occupations chéries : « Je passe mon temps , écrivoit-il « à la Fontaine, avec mon oncle, saint Thomas ,

Virgile, et l'Arioste ». Il faisoit des extraits des poëtes grecs, lisoit Plutarque et Platon, étudioit sur-tout sa langue, qu'il a parlée depuis si purement, et à laquelle il a su donner, par un choix, une propriété d'expressions qui étonne, et par des associations de mois aussi heureuses que neuves et hardies, une richesse, une énergie, un mouvement qu'elle n'avoit point eus jusqu'alors.

De retour à Paris en 1664 , il y fit connoissance avec Moliere, ce poëte si philosophe qui a eu tant de successeurs et pas un rival, et que Boileau regardoit comme le génie le plus rare du siecle de Louis XIV. Une circonstance assez délicate, dans laquelle Racine se conduisit avec une légèreté que son âge rend excusable, causa entre Moliere et lui un refroidissement qui dura toujours : mais ils ne cesserent jamais de s'estimer, et de se rendre mutuellement la justice qu'ils se devoient.

Racine se lia la même année avec Boileau , qui se vantoit de lui avoir appris à faire difficilement des vers faciles. Dès ce moment il s'établit entre eux un commerce d'amitié qui a duré sans interruption jusqu'à la mort de Racine, et dont la douceur n'a même été altérée par aucun de ces troubles intestins et passagers qui s'élevent quelquefois parmi les amis les plus étroitement unis.

ALEXANDRE fut joué en 1665. Corneille, à qui Racine l'avoit lu , lui dit « qu'il avoit un grand talent

pour la poésie , mais qu'il n'en avoit point pour la tragédie ». Ce jugement nous paroît étrange , parcequ'il se lie dans notre esprit avec cette estime habituelle et sentie que ous avons pour Racine , et surtout avec l'admiration profonde que la lecture ou la représentation de ses pieces nous inspire. Mais si l'on fait réflexion que ce n'est point à l'auteurd'IPhIGÉNIE, de PHEDRE, et de BRITANNICUS, que Corneille a tenu ce discours , mais au jeune poëte qui avoit fait LA THÉBaïde et ALEXANDRE, on ne doutera pas que Corneille ne fût de bonne foi: on dira seulement qu'il s'est trompé; et que ce qu'il a dit avec raison d’ALEXANDRE, il ne l'eût certainement pas dit d’ANDROMAQUE, qui fut jouée deux ans après, et

que
les

premieres tragédies de Racine ne pouvoient pas faire espérer. En effet, lorsqu'on mesurel'intervalle immense qui sépare ces deux pieces, on applique à Racine ces beaux vers d'Homere si bien traduits

par

Boileau :

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Autant qu'un homme assis au rivage des mers
Voit d'un roc élevé d'espace dans les airs,

Autant des immortels les coursiers intrépides
En franchissent d'un saut.

ANDROMAQUE « piece admirable, à quelques scenes de coquetterie près (1) » excita le même enthousiasme que le Cid, et ne le méritoit pas moins. Les applaudissements que Racine reçut à cette occasion étoient d'autant plus flatteurs, que de nouveaux succès dans une carriere que Corneille avoit parcourue avec tant de gloire étoient nécessairement plus difficiles à obtenir. Lorsqu'un art ou une science a déja fait de grands progrès chez un peuple , il faut plus de sagacité, plus de génie, pour reculer d'un pas les limites de cet art ou de cette science, qu'il n'en falloit aux premiers inventeurs pour porter l'un ou l'autre au point où ils l'ont laissé.

Un fait assez singulier, c'est que dans le privilege d'ANDROMAQUE on donne à Racine le titre de Prieur de l'Épinay: mais il n'en jouit pas long-temps ; bénéfice lui fut disputé, et il n'en retira ponr tout fruit qu'un procès que ni lui ni ses juges n'entendirent jamais, comme il le dit dans la préface des PLAIDEURS, dont ce procès fut en partie l'occasion ou le prétexte.

BRITANNIcus suivit de près ANDROMAQUE; mais sa destinée ne fut pas aussi heureuse. Soit que les amis de Corneille, trop exclusifs sans doute , et par une suite de cette intolérance qui domine plus ou moins dans toutes les opinions quel qu'en soit l'objet, aient étouffé

par leurs critiques malignes et insidieuses la voix presque toujours foible et timide de la louange; soit plutôt que les beautés dont la piece de Racine étincelle eussent un caractere trop sévere, trop antique pour le temps où elle parut, et qu'il en soit en littérature comme en politique , où, même pour les

(1) C'est le jugement que Voltaire en porte.

meilleures choses, il est nécessaire que les esprits soient préparés ; il est certain qu'on ne sentit pas d'abord le mérite de BRITANNICUs. Cette piece, un des plus estimables ouvrages de Racine, « où l'on « trouve,

dit Voltaire, toute l'énergie de Tacite ex« primée dans des vers dignes de Virgile », fut

reçue très froidement, et ne réussit même que dans un temps où ce succès trop attendu devoit peu le flatter, et ne pouvoit presque rien ajouter à sa réputation.

Il avoue dans sa préface , avec cette candeur et cette modestie qu'on ne trouve que dans les hommes d'un talent supérieur, qu'il doit beaucoup à Tacite, qu'il appelle même le plus grand peintre de l'antiquité. On voit avec plaisir un juge aussi éclairé, et d'un goût aussi correct, aussi pur que Racine, rendre cette justice à Tacite. Mais ce qui fait seul l'éloge de cet excellent historien, c'est que par-tout où Racine s'est proposé de l'imiter, il est resté au-dessous de lui , et que ces imitations, souvent aussi heureuses que le génie si différent des deux langues le comporte , et qu'une traduction en vers le permet, sont peut-être les plus beaux endroits de BRITANNICUS, où , comme Racine le remarque, « il n'y a « presque pas un trait éclatant dont Tacite ne lui ait donné l'idée. »

Je n'entrerai dans aucun détail sur les autres pieces de Racine: il suffit d'observer en général qu'elles eurent le sort de tous les bons ouvrages, c'est-à-dire qu'elles furent critiquées avec autant de fiel que d'ignorance par les Zoïles du temps, et justement admirées des vrais connoisseurs, les seuls hommes dont le suffrage entraîne tôt ou tard celui de la nation , et dont la voix se fasse entendre dans l'avenir.

Après avoir donné en six ans cinq tragédies, dont la plus foible est écrite avec une élégance, un charme qui fait presque disparoître ou pardonner la langueur et la monotonie du seal sentiment qui y regne , Ra

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