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Rome, la ville éternelle, fille et mère du sacerdoce chrétien, se montra, en ces lugubres jours, digne de la haute et divine mission que le Seigneur, prêtre éternel selon l'ordre de Melchisedech, lui avait confiée. Animés par l'exemple du pasteur suprême, tous à l'envi, cardinaux, prélats, ecclésiastiques, religieux, nobles et citoyens, rivalisèrent d'empressement et de zèle pour accueillir et soigner comme des fils et des frères ces glorieux ministres du Très-Haut, forcés par la fureur des impies d'abandonner le sol de leur patrie et le soin de leurs troupeaux. Tout ce que la plus ingénieuse charité chrétienne peut faire fut fait à Rome en cette mémorable occasion. Parmi les laïques qui se distinguèrent le plus, nous mentionnerons ici l'illustre connétable don Philippe, prince Colonna. Excité et encouragé par la voix du Saint-Père, il ouvrit, parmi la noblesse romaine, une quête dans laquelle on recevait soit de l'argent, soit des objets d'art ou autres choses précieuses, et fonda ainsi comme une sorte de mont-de-piété dont les revenus étaient employés à pourvoir aux plus urgents besoins des nouveaux hôtes. Grâces à ces fonds, on put fournir aux ecclésiastiques émigrants des habits, des bréviaires et autres objets de première nécessité; car la plupart des fugitifs, contraints de s'enfuir à la hâte et sous des déguisements de toutes sortes (le port de l'habit ecclésiastique ou religieux étant alors, en France, comme un arrêt de mort), et n'ayant emporté avec eux que leurs besoins et leur misère, se trouvaient absolument dépourvus de tout, et ne possédaient pour toute fortune que quelques baillons d'emprunt dont ils couvraient leur nudité (1).

Pie VI ouvrait de tous côtés les portes de son petit Etat aux malheureux proscrits: chacune des villes-frontières était

(1) Voir le mémoire présenté au Pape par Mg Caleppi, au mois d'août 1793, au sujet des secours extraordinaires donnés aux ecclésiastiques français émigrés, en ce volume, no 477. Nous n'avons publié que le mémoire à ce sujet, le trouvant suffisant pour constater le fait de la charité si touchante du Souverain Pontife.

T. II.

b

devenue comme l'embouchure d'un fleuve de fugitifs qui venaient se jeter dans l'océan de la charité pontificale. Rome surtout en comptait un très-grand nombre, et déjà, vers la fin de 1791, ils y affluaient en si grande quantité que les couvents, les hospices et autres établissements de bienfaisance ne pouvaient plus suffire à leur logement et à leur entretien.

La vraie charité doit être accompagnée de prudence. D'un côté, le Saint-Père ne pouvait rejeter de ses bras ces enfants à peine échappés à la mort; mais, d'autre part, le patrimoine de saint Pierre n'était pas une fortune immense, et les ressources de la papauté n'étaient pas aussi vastes que son cœur: l'Assemblée nationale, qui eût voulu peupler la France de prêtres apostats, commençait à rugir en voyant échapper ses victimes, et menaçait la personne sacrée du Souverain Pontife et la tranquillité publique de ses Etats; l'esprit révolutionnaire semblait comme inquiet de voir une vertu réfugiée quelque part. En outre, laisser tant d'étrangers, prêtres, religieux, religieuses et même laïques, accumulés dans un seul centre, dans la capitale du monde chrétien, aigris par le souvenir de ce qu'ils avaient perdu et de ce qu'ils avaient souffert de la barbarie de leur propre nation, c'était s'exposer à quelque inévitable et prochain désordre. Pour tout concilier, Pie VI, consultant sa charité sans repousser les conseils de sa sagesse, crut opportun de régulariser la position des émigrants et les secours qu'on leur donnait : il commença donc par en faire une œuvre spéciale de son pontificat, laquelle prit le nom d'Opera pia della ospitalità francese, c'est-à-dire OEuvre pie de l'hospitalité française. Il distribua les réfugiés avec discernement dans les différentes villes de l'État pontifical, et donna ensuite, le 9 octobre 1792, aux internonces de Turin et de Florence, l'ordre de diriger, en nombre proportionnellement égal, les émigrés qui viendraient demander un asile au Saint-Siége, et par des routes différentes, sur Bologne, Ferrare, Pérouse et

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Viterbe. Dès le lendemain, 10 octobre, le Souverain Pontife adressa une lettre-circulaire à tous les évêques de ses États, en les exhortant à suivre l'exemple si beau que leur avait donné Rome, à accueillir comme elle ces victimes infortunées de la persécution, et à soulager leur indigence autant que leurs moyens et les circonstances pourraient le leur permettre. De plus, comme il semblait probable que le cours des événements, qui se succédaient alors avec une rapidité inouïe, pouvait et devait faire prendre à cette émigration des proportions immenses, le sage pontife crut devoir dès lors prescrire certaines règles à observer par les évêques, soit dans la réception, soit dans la répartition et l'entretien de ces ecclésiastiques. Voici cette lettre, approuvée et corrigée par le Saint-Père luimême, et qui fait autant d'honneur à sa rare prudence qu'à son inépuisable charité :

Rome, 10 octobre 1792.

■ Votre Grandeur est sans doute instruite de la sollicitude paternelle avec laquelle Sa Sainteté, marchant sur les traces de ses glorieux prédécesseurs, s'est empressée jusqu'ici de venir au secours de tous les ecclésiastiques français qui, pour éviter la persécution déclarée dont la religion et ses ministres sont frappés dans leur pays, sont venus chercher à Rome un refuge, dans le sein du Père commun des fidèles. Elle sait également avec quel zèle les communautés régulières de Rome et les autres pieux établissements ont secondé l'ordonnance pontificale, en offrant tous les secours de l'hospitalité aux ecclésiastiques réfugiés dans leurs maisons avec une charité vraiment digne des beaux jours de l'Eglise primitive.

<< Mais le feu de la persécution, qui vient tout récemment de se rallumer dans Paris et dans les provinces avec plus de fureur que jamais, a augmenté le nombre des illustres confesseurs qui ont si bien mérité de notre sainte religion, et celui des martyrs de la France. Ces considérations ne permettant pas à Sa Sainteté de faire peser sur les seuls religieux et les communautés pieuses qui sont à Rome la charge et le devoir de l'hospitalité fraternelle, elle a arrêté, dans sa sagesse, que les prêtres réfugiés seraient répartis également dans les provinces, animée qu'elle est de la juste confiance que la charité des religieux et des autres pieuses fondations ne s'y montrerait pas avec moins d'éclat qu'elle ne l'a fait jusqu'à présent dans la capitale.

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Tandis que Votre Grandeur s'associera à la sollicitude paternelle de Sa b.

Sainteté, il sera bon qu'elle fasse le relevé de tous les monastères et couvents de son diocèse (sans excepter les capucins et les autres religieux mendiants), et qu'après une évaluation de leurs biens, elle se concerte avec leurs supérieurs sur les moyens à prendre pour distribuer et recevoir dans ces maisons les ecclésiastiques expatriés qui y seront envoyés au sortir de l'un des quatre principaux endroits où doivent se rendre tous ceux qui viendront se réfugier dans les États ecclésiastiques.

« Pour empêcher donc qu'il ne soit envoyé du lieu indiqué un plus grand nombre que n'en pourrait entretenir le domicile désigné, il sera également bon que vous indiquiez le nombre que vous jugerez opportun.

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Sa Sainteté désire bien que le nombre de ceux qui seront reçus dans les monastères et les communautés respectives soit aussi borné qu'il sera possible, eu égard au concours des réfugiés qui vous seront envoyés dudit lieu ; mais l'expérience qu'elle a faite de votre prudence l'autorise à se reposer sur elle du soin de déterminer si, dans tel monastère ou couvent, seront admis un, deux ou plusieurs réfugiés, ou même point du tout, dans le cas où la maison ne pourrait en faire les frais.

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Quoique le vœu spécial de Sa Sainteté dans cette ordonnance soit que les religieux viennent au secours de ces infortunés bannis, elle ne prétend point dispenser pour cela les couvents de religieuses et les autres fondations pieuses de concourir aussi de leur côté, à l'exemple de celles de Rome, par tous les moyens qui seront en leur pouvoir, à une œuvre aussi sainte. Ce sera à vous de régler dans votre sagesse les mesures à prendre pour en assurer l'exécution.

<«< L'unique soin auquel Sa Sainteté désire de plus en plus que l'on s'attache, c'est que les communautés régulières, et les autres maisons de piété dont elle réclame les secours, remplissent ce devoir de manière à ce que tout se fasse dans l'ordre, avec un empressement qui parte du cœur, et que ce soit ici l'esprit de charité plutôt que l'autorité du commandement qui fasse triompher la bienfaisance.

<«< En attendant une réponse qui ne saurait rien avoir d'embarrassant pour un prélat de votre caractère, dans une affaire qui intéresse aussi sensiblement le cœur de Sa Sainteté, etc. »

Les religieux appelés à une vie différente de celle des prêtres séculiers, avec d'autres devoirs et d'autres habitudes, ne pouvaient être soumis à la même règle et à un régime uniforme Pie VI le comprit. Aussi, le 30 octobre de la même année, par une autre circulaire, le Pape recommandait-il aux évêques de son État, et dans les termes les plus tendres, de placer autant qu'il leur serait possible ces mêmes religieux dans des maisons de leur ordre, de veiller à ce que les nouveaux

venus suivissent fidèlement les règles et les constitutions des lieux où ils se trouvaient, qu'ils se soumissent à la discipline, assistassent au chœur, aux cérémonies de l'Église, et, en un mot, qu'ils se prêtassent au service de la maison. Que si pourtant ces religieux ne pouvaient trouver place dans des maisons de leur ordre, et se voyaient ainsi dans l'impossibilité • d'observer leurs propres règles, les évêques avaient reçu des pouvoirs opportuns pour les en dispenser, autant que le requéraient les circonstances, à condition toutefois qu'ils suivissent, pendant le temps de leur exil, les usages et les règles disciplinaires et ecclésiastiques des maisons où ils seraient placés.

Le 1er du mois de décembre de cette même année 1792, une autre lettre circulaire du Pape prescrivait aux ordinaires des règles analogues au sujet du placement des religieuses qui, à raison de leur sexe et de la grande diversité de leurs instituts, rendaient ces mesures et ces précautions plus nécessaires

encore.

La commission de l'OEuvre pie de l'hospitalité française était présidée par le Pape et sous la direction immédiate du cardinal-secrétaire d'État ; mais son chef réel et actif était l'illustre prélat M Laurent Caleppi, homme aussi distingué par les belles qualités de son esprit que par ses vertus, et dont le grand cœur était entièrement dévoué à défendre la cause sacrée des malheureux émigrés et à seconder les vues paternelles de son souverain. En vérité, cette commission avait fort à faire il lui fallait pourvoir à tous les besoins tant spirituels que corporels des émigrés de toute condition qui affluaient de plus en plus chaque jour; il lui fallait diriger dans les provinces des États du Saint-Siége le placement des ecclésiastiques; entretenir des rapports fréquents et continuels avec les évêques et avec les émigrés eux-mêmes au sujet de leurs innombrables besoins; veiller à ce qu'il ne s'introduisît

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