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de Guillem IX et non de Marie, c'est qu'il savait que personne ne protesterait, parce que le Pape avait laissé la question en suspens.

Bien plus, Innocent III lui-même semble avoir voulu donner un commentaire à sa sentence par la bulle du 6 juin 1212 (voir No 186), dans laquelle il reproche à Marie d'avoir ravi les biens de son frère Guillem IX. Si Innocent III avait, en septembre 1202, proclamé l'illégitimité du mariage de Guillem VIII avec Agnès. pourquoi, en 1212, aurait-il défendu les droits de Guillem IX ? N'était-ce pas s'infliger un démenti? Au contraire, en donnant au jugement d'Innocent III le sens que nous indiquons, tout s'explique et s'enchaine : et le testament de Guillem VIII, et aussi la conduite de ce même Pape en 1212.

Ainsi que nous allons le voir par la bulle suivante, dont nous n'avons qu'un fragment, nous ne possédons pas toutes les pièces du procès. Cependant, en groupant ensemble tous les documents que nous avons sur cette affaire, ne pourrions-nous pas émettre quelques hypothèses qui nous paraissent bien près de la vérité ?

Tout d'abord, nous croyons que Innocent III fut heureux de la faiblesse des arguments apportés par les juristes de Montpellier; et, tout en leur donnant raison sur le point essentiel, le pouvoir de légitimation appartenant au Souverain Pontife, il lui fut facile de les refuter.

D'un autre côté, il avait besoin de ménager le seigneur de Montpellier, qui se posait en champion de la foi catholique, était le seul sur lequel il pût compter pour son oeuvre de la croisade, et dont la ville allait devenir le boulevard de la Chrétienté contre les Albigeois. Cette réponse, pour employer le mot de GERMAIN (Hist. de la commune de Montpellier, t. I, p. LVII), fait le plus grand honneur à ce Pape. Elle est prudente; elle est ferme; elle contient même une certaine pointe d'ironie. Innocent III ne veut pas interdire tout espoir à Guillem VIII, mais le grand juriste se meut à l'aise au milieu de tous ces arguments, lui qui est habitué à traiter des affaires d'une autre envergure. La conclusion logique qui découle de sa lettre est celle-ci : apportez-moi donc des preuves. Innocent III, nous n'en doutons pas, aurait été heureux d'être agréable à Guillem VIII; mais au-dessus du Pape qui présidait aux destinées de l'Europe, il y avait le Pape qui préside aux

i destinées de l'Église, et qui n'ignore pas que les actes seront un jour discutés.

Tout ceci confirme bien ce que nous avons dit plus haut (voir No 131): que Célestin III n'était pas intervenu directement. S'il y avait eu chose jugée, Innocent III n'aurait pas même discuté le fait qui l'embarrassait, et se serait retranché derrière l'autorité de son prédécesseur.

Mais avec cette lettre officielle qui nous est parvenue à cause de son importance, non du fonds de nos archives mais des collections des lettres d'Innocent III, n'y aurait-il pas eu une autre lettre adressée à Guillem VIII et lui donnant des conseils, lettre que ce seigneur aurait fait disparaitre avec d'autres, ainsi que nous l'avons constaté ? Parmi ces conseils n'y aurait-il pas eu celui de reprendre Eudoxie, sa première femme, d'introduire à Rome une demande sérieuse et d'apporter surtout d'autres arguments que ceux auxquels le Pape répondait? Hypothèse sans doute, mais qui explique le rappel d'Eudoxie. Plus tard, nous verrons Pierre d'Aragon, en instance de divorce avec Marie de Montpellier, demander aux légats qu'elle aille rejoindre son second mari, le comte de Comminges, pendant le cours de l'enquète. N'y a-t-il pas analogie dans les deux cas, le gendre ne pouvait-il pas se rappeler ce qui avait été imposé au beau-père en pareille circonstance ?

et

Pour notre part, nous croyons que M. FABRÈGE (Hist. de Maguelone, t. I, p. 306) a dit le mot final sur le mariage de Guillem VIII avec Eudoxie: « leur union avait été plus inévitable que volontaire ». Ce jugement de l'éminent historien de Maguelone sera le dernier mot de l'histoire impartiale qui répètera le mot d'Innocent III: « Pour toutes ces raisons, je suis obligé de surseoir encore le jugement de cette affaire et de différer à vous accorder votre demande jusqu'à ce que vous prouviez, si c'est possible, que votre faute est beaucoup moindre, et jusqu'à ce que ma juridiction, pour décider un pareil cas, soit plus clairement établie.» (Dom VAISSETE, Hist. gen. de Languedoc, t. VI, p. 201).

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Innocent III félicite Guillem VIII d'avoir rappelé auprès de lui sa

première femme.

Ex parte tua nostro fuit apostolatui reseratum, quod olim cum quadam nobili Græca matrimonium sollempniter contraxisti ; sed inter te et ipsam suborta discordia, eam sine judicio Ecclesie a tuo consortio separasti ; et licet postmodum pro eo quod male feceras, penitens, ipsam curaveris revocare, indignam tamen de hoc... (fragment).

Bibliographie. LÉOPOLD DELISLE, Les Registres d'Innocent III, dans Bibliothèque de l'École des Chartes, année 1885, p. 86; Cart. des Guillems, éd. GERMAIN, Introd., p. XXII;

F. FABRÈGE, Hist. de Maguelone, t. I, p. 325.

Il est bien à regretter que nous n'ayons que ce fragment. La lettre entière nous renseignerait sûrement sur les motifs qui amenèrent Guillem VIII à rappeler Eudoxie. A quelle époque prit-il cette décision? Certainement après avoir reçu la lettre d'Innocent III répondant aux arguments apportés par les juristes de Montpellier. Ainsi que nous l'avons constaté plusieurs fois, des pièces importantes ont disparu des archives, et Guillem VIII ne nous a conservé aucun document touchant cette affaire importante. Avait-il renoncé à son idée de divorce? Nous ne le croyons pas. Voulait-il, en rappelant sa première femme, adoucir le Souverain Pontife, et lui démontrer que sa faute était assez légère ? Levior culpa, lisons-nous dans la bulle précédente; penitens, dit maintenant le Pape. Ou bien encore, pendant sa dernière maladie, fut-il obligé par l'évèque de Maguelone à se séparer d'Agnès et à reprendre Eudoxie? Hypothèse que nous ne pouvons appuyer sur aucun document, mais qui nous parait bien vraisemblable.

En effet, le dernier acte de Guillem VIII est du 4 novembre 1202, jour où il fit son testament (Cf. Cart. des Guillems, éd. GERMAIN, pp. 195 et sq.). L'évèque de Maguelone n'assista pas à cet acte, tandis que parmi les témoins nous trouvons Raimond, évêque d'Agde, et Gui, prévot de Maguelone.

Dans ce testament il est question d'Agnès, mais non d’Eudoxie. Guillem VIII ne lui a rien légné. Il est bien difficile d'admettre qu'il eût rappelé sa première femme à cette date. Il mourut cinq jours après, le 5 des ides de novembre (9 novembre) 1202, ainsi qu'en fait foi la publication du testament en présence de l'évêque de Maguelone, Guillaume de Fleix.

Ce serait donc dans cet intervalle du 4 au 9 novembre 1202, après avoir réglė ses affaires temporelles que, probablement, poussé par le remords et voulant mettre ordre à sa conscience, il aura ordonné de rappeler Eudoxie et informé Innocent III de sa résolution. C'est l'hypothèse à laquelle nous nous arrêtons.

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Innocent III accorde à Gui, fondateur de l'Ordre du Saint-Esprit, certains

privilèges.

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Cum sitis operibus pietatis intenti, et habeatis cæmeterium benedictum, et clericos in vestro conventu professos, absonum esset ut oratorio careretis. Quocirca praesentium vobis auctoritate concedimus, ut, non obstante compositione, quæ facta fuisse proponitur inter vos et Magalonensem Ecclesiam, per bonæ memoriæ G[regorium], tituli Sancti Angeli diaconum cardinalem, tunc Apostolicæ Sedis legatum, infra septa domus vestra oratorium habeatis, in quo per clericos vestros divinum vobis officium celebretur. Presbyterum autem, quem ad animas consulendas duxeritis deputandum, dicecesano episcopo præsentetis, qui curam animarum illi committat.

Statuimus autem, ut de oblationibus universis, quæ in Nativitate Domini, Epiphania, Ascensione, Natalitio Sancti Joannis Baptistæ, festivitatibus beatæ Mariæ, Apostolorum solemnitatibus, commemoratione Omnium Sanctorum, omnibus diebus dominicis, et aliis præcipuis festivitatibus loci, ab habitatoribus Montispessulani ad altare oratorii vestri, vel munus presbyteri, dum celebrabuntur officia divina, devenerint, quartam partem matrici Ecclesiæ, vel aliis ad quas pertinet , sine difficultate reddatis, exceptis ustensilibus, quie nominatim ad usum pauperum offerentur. Oblationes autem cæterorum dierum, et generaliter omnes, quas cæteri largientur, vobis ex nostra concessione integre habeatis.

Ad hæc præsenti pagina districtius inhibemus, ne aliquem ad sepulturam cemeterii vestri suscipere præsumatis nisi frater vester, aut de familia

BULLAIRE DE L'ÉGLISE DE MAGUELONE.

- T. I

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vestra fuerit, aut etiam peregrinus, qui liberam sepulturam habere debet ubique. Alios autem ad sepulturam nullatenus admittatis, nisi fuerit de voluntate prælati, a cujus Ecclesia corpus assumetur defuncti , cui postmodum de legatis præcipimus restitui quartam.

Nulli ergo [omnino (') hominum liceat hanc paginam nostræ concessionis et constitutionis [infringere, vel ei ausu temerario contraire. Si quis autem hoc altentare præsumpserit, indignationem omnipotentis Dei beatorum Petri et Pauli, apostolorum ejus, se noverit incursurum).

Datum Ferentini, kalendas julii.

Bibliographie.

Innocentii III opera, éd. MiGNE, I. II, col. 113:

POTTHAST, no 1955.

Date. Dans Migne, à qui nous empruntons cette bulle , l'année du pontificat n'est pas marquée. Nous maintenons la date donnée par les auteurs. Nous croyons cependant devoir faire remarquer que Innocent III se trouvait dans l'endroit d'où il a expédié cette bulle, en juillet 1203 et en juillet 1206. La première nous parait bien plus probable.

Cette lettre d'Innocent III est très intéressante pour connaitre les origines de TOrdre du Saint-Esprit, et confirme bien ce que nous avons dit plus haut: que cet Ordre avait dû être fondé à Montpellier vers l'an 1180 au plus tôt, date que nous devrions peut-être retarder de quelques années. D'ailleurs, rien de certain sur les origines exactes de cet Ordre fondé par le célèbre Montpelliérain. Cette bulle peut cependant nous permettre de préciser l'époque où il entra dans l'histoire.

Grégoire, cardinal-diacre du titre de Saint-Ange, était légat dans la province en 1193 (Cf. Hist. gén. de Languedoc, t. VI, p. 173). A cette époque, l'Ordre existait. Il y eut, en effet, un accord entre Gui et l'évèque de Maguelone, Guillaume Raimond, par l'entremise du légat. Ce fut très probablement en cette année qu'il lui fut accordé le privilège d'avoir un cimetière; mais cet Ordre ne comprenant que des clercs, Gui ne pouvait avoir un prêtre à sa disposition ni, par conséquent, d'oratoire ou chapelle: les religieux devaient donc, pour les offices, se rendre à l'église la plus voisine. Comme le fait remarquer Innocent III, cette situation n'était pas régulière; bien plus, elle n'était pas conforme à ce qu'il avait ordonné quelques années auparavant, quand il avait donné ses premières bulles en faveur de l'Ordre du Saint-Esprit.

On peut se demander pourquoi, à Montpellier, Gui n'avait pas usé du privilège précédemment accordé. Nous ne croyons pas qu'il faille y voir un manque d'intérêt de l'évêque de Maguelone, Guillaume d'Autignac, envers son diocésain, objet des faveurs pontificales et à qui Guillem VIII, en mourant, avait légué une forte somme pour favoriser ses pieux desseins. Quoi qu'il en soit, si l'évèque s'était opposé à l'érection de cet oratoire, ce que ne laisse pas même soupçonner Innocent III (voir No 172) — , on devrait en rechercher la cause dans le

(1) Les mots entre crohets ne se trouvent pas dans MiGNE.

privilège accordé par Adrien IV (voir No 56), et renouvelé plusieurs fois par les Papes. C'est probablement sur ce privilège que s'appuieront nos évêques qui, au cours du xiiie siècle, se montreront assez difficiles pour accorder cette faveur aux religieux. Honorius III, comme nous le verrons, devra même réitérer ses ordres pour les Trinitaires; et l'évêque trouvera encore moyen de les éluder.

Il y avait donc, dans la bulle précédemment accordée par Innocent III à Gui de Montpellier, une dérogation aux privilèges concédés aux évêques de Maguelone par ses prédécesseurs. Cette dérogation parait même bien accentuée par cette bulle, où il n'est nullement question de la nécessité d'une permission de l'évêque pour l'érection de l'oratoire; bien plus, Innocent III annule la convention intervenue à ce sujet entre Gui et Guillaume de Fleix.

Innocent III règle donc toute chose de sa souveraine autorité : désormais l'Ordre du Saint-Esprit aura un oratoire dans les murs de l'hôpital. Gui choisira le prêtre qu'il jugera apte à desservir cet oratoire, et le présentera à l'évèque qui donnera les pouvoirs nécessaires. Les offrandes des fidèles, faites à toutes les grandes fêtes marquées dans la bulle, appartiendront pour les trois quarts à l'hôpital, pour un quart seulement au clergé paroissial; cependant, celui-ci ne pourra rien prendre sur les dons qui seraient faits à l'hôpital. De plus, les religieux prendront intégralement toutes les offrandes faites à la chapelle aux jours qui ne sont pas indiqués dans la bulle. Quant aux sépultures, les religieux ne peuvent enterrer dans leur cimetière que ceux qui font partie de l'Ordre et les pèlerins. Si quelqu'un demande à y être enterré, ils ne peuvent y consentir sans la permission de l'ordinaire du défunt, à charge encore de restituer à ce même ordinaire la quatrième partie des legs qui auraient été faits.

Telle fut la situation créée par la bulle d'Innocent III, qui régla les rapports de l'Ordre avec l'évêque de Maguelone au point de vue diocésain.

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Innocent III confirme à Michel, sous-diacre, le prieuré de Saint-Étienne

de Castries que lui a conféré l'évêque de Maguelone.

Solet annuere (Sedes (') Apostolica piis votis, et honestis petentium precibus favorem benevolum impertiri. Eapropter, dilecte in Domino fili, tuis justis postulationibus grato assensu) annuentes, beneficium, quod in ecclesia de Castriis per bonæ memoriæ Magalonensem episcopum ad mandatum apostolicum es adeptus, sicut illud juste possides et quiete, auctoritate (apostolica tibi confirmamus, et præsentis scripti patrocinio communimus)

Nulli ergo [omnino hominum liceat hanc paginam nostre confirmationis

?, Les crochets indiquent les parties omises par Migne, et que nous avons restituées.

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