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Cent cinquante ans environ après la mort de Giraud de Salles, Thomas, septième abbé des Châtelliers, rendit à sa mémoire un hommage que l'église n'accorde qu'aux saints, en retirant ses reliques du tombeau qui les renfermait pour les exposer à la vénération des fidèles. Vers le temps de Pâques de l'année 1249, assisté de quelques-uns des religieux, il ouvrit le tombeau, et après avoir creusé assez profondément, il trouva les ossements parfaitement intacts. Ces ossements furent enveloppés avec soin dans des tissus de soie, et, à l'exception de la tête et d'un fragment de côte qui furent enchâssés dans deux reliquaires en cuivre doré, ils furent tous placés dans un sarcophage en marbre, soutenu en l'air par six colonnes en pierre. Ce monument fut élevé dans la nouvelle église que l'abbé Thomas faisait alors rebâtir, derrière le ciborium du grand autel (1). La légende de saint Gi

mation de l'abbaye des Châtelliers, nous fournit à ce sujet la note suivante :

« De l'abbaye des Châtelliers est sortie une autre abbaye dénommée le Bouchot, fondée dans le diocèse de Périgueux. On en pourrait tirer la preuve des armoiries de la maison, qui se trouvent placées au-dessus de la principale porte de l'église d'une des tourelles sort un dextrochère tenant une crosse tournée en dehors; au-dessous et pendant au croisillon est un écusson assés ressemblant à celui des Châtelliers; si on en excepte la fleur de lis qui ne s'y trouve pas. Il est à présumer que ce sont les armoiries de l'abbaye du Bouchot; ce qui seroit facile à verifier. Mais une preuve plus authentique, c'est l'existence d'un procès verbal pour l'élection des abbés du Bouchot, de l'an 1511, par lequel l'abbé des Châtelliers, en sa qualité de père immédiat de cette maison, permet aux religieux de se pourvoir auprès de l'abbé de l'ordre qu'ils jugeront à propos pour en son nom procéder à l'élection d'un nouvel abbé; mais sous la réserve spéciale de la confirmation de celui qui seroit choisi par ses confrères.

<< Dans l'ordre de Cîteaux, la dénomination de novi monasterii, ou novum monasterium, est une appellation commune à tous les monastères sortis d'un autre, mais relative seulement à celui dont ils sont sortis; tout monastère prenant la qualité de majoris monasterii, à l'égard de ceux qu'il a fondés; ainsi l'abbaye des Châtelliers sera novum monasterium au regard de l'abbaye de Clairvaux et majus monasterium au regard de l'abbaye du Bouchot. Ceci est constaté par la Carte de charité, qui est le statut primordial de l'ordre de Cîteaux. »>

(1) Anno itaque Domini millesimo ducentesimo quadragesimo nono, regiminis autem sui anno vigesimo, tempore paschali, abbas Thomas, adjunctis secretioribus fratribus, fodit in altum usque ad sepulchrum, et

raud nous a conservé le nom de l'architecte, Colin de Salles on de Salis, qui fut chargé de cette construction. Pendant qu'on travaillait au monument de saint Giraud, l'abbé Thomas, dit la légende, venait chaque jour, en compagnie de Colin de Salles, pour voir les progrès du travail et stimuler l'activité des ouvriers. Un de ceux-ci, impatienté de ces visites et de ces instances, dit un jour insolemment à l'abbé : « Eh! faut-il donc, parce que vous vous voulez, malgré Dieu, faire un saint de je ne sais quel Giraud, nous soyons accablés de travail ! » L'architecte en colère menaça l'ouvrier de lui fendre la tête, et le fit taire. La nuit suivante, Giraud apparut en songe à l'architecte, mais au lieu de le féliciter du zèle qu'il avait montré pour sa gloire, il lui rappela que c'est à Dieu seul qu'il appartient de venger ses saints. Frappé d'un mal mystérieux, l'ouvrier blasphémateur expia en effet cruellement sa faute par une mort soudaine.

Le monument achevé et le sarcophage solidement établi sur ses six colonnes, on plaça au-dessus un vaste couvercle en marbre qui fut hissé à force de câbles et de poulies. Pendant que les ouvriers exécutaient cette opération, il survint un accident très grave: tous les câbles se rompirent à l'exception d'un seul, mais par un hasard prodigieux, qui fut regardé par tous comme une preuve de la protection divine, ce câble unique suffit à élever cette masse considérable jusqu'au-dessus du sarcophage (1). La légende

gavisus est cum invenisset, licet cum difficultate, desideratum thesaurum, et pannis holosericis, ut decuit, ossa involuta et munda servavit honorifice, donec thecam pro corpore, vas pro capite fabricasset; quod et factum est, nam caput posuit in vasculo deaurato, corpus vero in feretro marmoreo in modum arcæ fabrefacto, et super columnas sex lapideas sursum elevato in eodem loco ubi prius jacuerat sub pavimento. (Ici sont rapportés plusieurs miracles que j'omets comme inutiles). —Note de D. Fonteneau.

(1) Deux faits analogues, où l'on se plut à voir la main du bienheureux Giraud, sont rapportés dans sa légende.

Un couvreur, appelé Pierre et surnommé Je Renonce (Abrenuntio), étant un jour monté sur le toit d'un des bâtiments pour le réparer, fit une chute si terrible qu'en tombant il enfonça en terre une pierre à plus d'un demipied de profondeur. Son père qui était présent poussa un cri en recommandant son fils à saint Giraud. On releva le malheureux ouvrier, on le

rapporte que de nombreux miracles eurent lieu autour de ce tombeau, qui, tous les ans, était visité par des troupes de pèlerins. Ruiné par les huguenots, pendant les guerres de religion, il n'en restait plus aucune trace à la fin du xvir siècle, et on ignorait même l'emplacement qu'il avait occupé, comme nous l'apprend une note adressée à dom Mabillon et conservée à la Bibliothèque impériale (1).

<< L'on voit à l'abbaye des Chastelliers, ajoute le même correspondant, un ancien reliquaire de cuivre doré où est enfermé un chef que l'on a toujours cru être celui de saint Girauld. Je l'ai ouvert et ai cherché partout dedans, et il n'y avait rien d'écrit. Il n'y a aucune preuve pour faire croire que c'est le chef de saint Girauld que la tradition (2). L'on garde un calice, qui paraît de

porta sur un brancard jusqu'à l'hospice de l'abbaye et peu de jours après il pouvait reprendre le travail qu'il avait commencé.

Pareil accident arriva au charpentier Jean Margnac qui, étant un jour dans le haut du clocher, occupé avec d'autres ouvriers à placer une petite cloche, perdit pied et tomba sur le pavé de l'église devant le grand autel en invoquant Notre-Dame et saint Giraud. Dans sa chute, il eut toute la peau de la tête enlevée et ses blessures étaient si horribles qu'on n'avait aucun espoir de le sauver. Cependant les médecins ayant rapproché les chairs écorchées, le blessé qui avait confiance en sait Giraud revint promptement à la santé et ses plaies se cicatrisèrent si bien que plus tard on n'en voyait aucune trace.

(1) « L'on ne sait pas le lieu où le corps de ce saint Giraud fut mis, lorsqu'on le transféra, sous l'abbé Thomas, de l'ancienne église dans la nouvelle. Il ne reste plus un seul tombeau dans l'église. Il me paraît assez probable que ce fut dans la chapelle de Saint-Thomas, qui étoit fort belle et grande, et dans laquelle presque tous les abbés et un évesque in partibus infid furent enterrés.» (Note adressée à D. Mabillon. Résidu Saint-Germain-des-Prés, no 1011.)

(2) Quelques années plus tard, un religieux de l'abbaye des Châtelliers, nommé dom Chatry, dans une intention pieuse, introduisit dans le reliquaire qui contenait la tête du saint une note succincte, écrite de sa main, au sujet de ces reliques. Quoique cette note ne soit autre chose qu'un simple extrait de la Vie de saint Giraud que nous connaissons, D. Fonteneau prit la peine de faire copier ces quelques lignes, en les accompagnant d'une annotation qui a pour nous un certain intérêt archéologique. C'est par erreur que, dans la table des manuscrits de dom Fonteneau, on a fait figurer la note de dom Chatry sous la date du 20 avril 1120, et qu'on l'a intitulée : « Acte extrait du reliquaire de S. Giraud.» On nous saura gré de reproduire ici l'annotation de dom Fonteneau.

quatre cents ans ou environ, dans la patène duquel ce saint Girauld est dépeint avec un habit approchant de celui d'ermite ou d'un de nos frères convers, et à l'entour de sa figure il y a, escrit de lettres fort anciennes, S. Giraldus. »

Aux grandes fêtes de l'année, particulièrement le jour de la Trinité, ces reliques étaient portées en procession à la chapelle dédiée à saint Giraud et bâtie sur l'emplacement de l'oratoire où son corps avait été d'abord inhumé cette procession était suivie d'une messe et d'un panégyrique du saint (1). La légende de saint Giraud rapporte qu'un jour, le reliquaire qui contenait le fragment de côte ayant été oublié dans la chapelle après la cérémonie, fut volé par un moine étranger auquel les religieux des Châtelliers avaient donné l'hospitalité. Un monitoire fut lancé contre le voleur et contre les receleurs de cet objet précieux, et une enquête sévère fut commencée. Le coupable, qui avait espéré pouvoir s'enfuir secrètement en emportant le produit de son vol, se vit alors contraint de déposer lui-même pendant la nuit ce reliquaire sur une des stalles du choeur.

On conserva longtemps dans cette chapelle le lit même sur

« Ce morceau a été extrait d'un reliquaire qui contient la tête de saint << Giraud et qui est placé au haut du grand autel de l'abbaye des Châte«<liers. Ce reliquaire est composé de trois parties : la première est faite << en forme d'un large ciboire où la tête est déposée, ce vase est de cui« vre doré orné en dehors de filigrammes (sic) bien travaillés, aussi bien << que le piéd d'estal; la seconde est le couvercle ou chapeau, qui s'ouvre à << la faveur d'une charnière. Tout le dôme est d'argent doré en dehors, << ceint d'une bande de cuivre doré en forme de diadême, ornée de sem<< blables filigrammes et de plusieurs pierres enchâssées. Le tout est << surmonté de la figure d'une église et d'un autre reliquaire dans lequel << on a incrusté une partie de côte de saint Giraud. Ce reliquaire est une << petite tablette de bois en carré long, décorée autrefois de quelques << plaques de cuivre en cizelure: ce reliquaire est fort simple. L'écrit << qu'on a trouvé dans le chef est d'une écriture fort moderne. Il est de << la main d'un religieux des Châteliers qui résidoit dans cette maison «< il y a peu d'années et qu'on nommoit dom Chatry. » D. Fonteneau nous a conservé dans sa précieuse collection un dessin de ce reliquaire.

(1) « L'on a discontinué depuis douze à quinze ans cette procession, dit le correspondant de D. Mabillon, cité plus haut, en partie parce qu'elle étoit onéreuse, en partie parce que la chapelle alloit en ruines et par ordre d'un visiteur de la province. »

lequel Giraud était mort. Cette relique était d'autant plus en vénération que, dans un incendie qui avait consumé l'oratoire primitif, elle avait, comme par miracle, été préservée des flammes. La légende de saint Giraud rapporte que de nombreuses guérisons s'y opéraient. Nous en citerons deux.

Un homme de Saint-Maixent, en proie à une fièvre quotidienne, avait coutume de venir tous les jours offrir au bienheureux quelques pièces de monnaie, afin d'obtenir sa guérison. Etant venu un jour avec son frère chasser dans les bois de Saint-Giraud, il entra dans la chapelle, y déposa cinq deniers, mais fut obligé de sortir aussitôt, saisi par le retour de l'accès. Un moine, qui était dans la chapelle, remarquant son air abattu, l'engagea à se reposer sur le lit du bienheureux : le malade suivit ce conseil, s'endormit en invoquant saint Giraud, et, à son réveil, se trouva complétement guéri.

A Arsay (1), une femme qui était atteinte d'un délire aigu, et qui s'était jetée plus d'une fois dans le feu et dans les étangs, conservait des intervalles lucides, durant lesquels elle invoquait saint Giraud dont elle connaissait l'église depuis son enfance. Un jour l'envie lui prit d'entrer dans l'abbaye, en allant droit vers le mur voisin du ruisseau, sans faire attention à l'étang qui la séparait du point où elle voulait se diriger. Déjà cette malheureuse avait de l'eau jusqu'au cou et allait infailliblement périr, quand des ouvriers qui travaillaient près de là vinrent à son secours, en lui jetant une longue perche, et parvinrent à la retirer. Les ouvriers lui ayant demandé ce qu'elle prétendait faire, elle répondit qu'elle voulait se rendre auprès de saint Giraud, en entrant par la brèche qui se trouvait de ce côté. Ayant pitié d'elle, ces hommes lui donnèrent la main, la conduisirent à la chapelle de saint Giraud et la laissèrent seule, regardant du dehors ce qu'elle allait faire. Ayant aperçu le lit du saint, elle se mit à enlever la couverture et tout ce qui le garnissait et découvrit dessous une couleuvre et un crapaud qui y étaient cachés. Après avoir jeté hors

(1) Arsay, canton de Frontenay, arr. de Niort (Deux-Sèvres),

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