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Pline consacre au lin et à sa culture en Italie une étude au livre XIX de son Histoire naturelle. C'est cet auteur qui nous donne également le premier renseignement authentique sur l'existence d'une industrie linière dans nos contrées. Il constate« que les Cadurciens, les Calétiens, les Ruténiens, les Bituriges et les Morins, qui passent pour habiter les extrémités du monde habitable, que les Gaules tout entières, en un mot, tissent des voiles ». Or, ces Morins n'étaient autres que les habitants des Pays-Bas, localisés principalement dans la région qui forme aujourd'hui la Flandre occidentale. Et l'auteur latin, poursuivant ses observations, note que « déjà même nos ennemis au delà du Rhin (les Germains) imitent cet exemple: leurs femmes font du lin leur plus beau vêtement » (1).

On peut donc faire remonter l'industrie linière flamande tout au moins au 1er siècle après Jésus-Christ.

Par son ancienneté, comme par les multiples ressources qu'elle offre aux populations, elle constitue la partie la plus solide du patrimoine économique des Flandres. Leur sol s'est prêté admirablement à une culture développée du lin, grâce aux efforts persévérants des générations successives et l'habileté des populations flamandes dans les diverses manipulations du précieux textile s'est accrue de l'expérience atavique.

A l'époque de l'occupation romaine, les tissus de lin, de même que les vêtements de laine (birri) fabriqués dans les plaines basses de la Flandre et de l'Artois, étaient déjà l'objet d'un commerce d'exportation qui s'étendait jusqu'au delà des Alpes (2).

(1) PLINE, Hist. nat., XIX, 2. (Éd. Panckoucke, t. 12.)

< Cadurci, Caleti, Ruteni, Bituriges, ultimique hominum existimati Morini, immo vero Galliae universae vela texunt. Iam quidem et transrhenani hostes: nec pulchriorem aliam vestem eorum feminae

novere. »

(2) Pirenne: Geschichte Belgiens, I, p. 5.

Cependant, l'industrie linière fut longtemps tenue dans l'ombre par la draperie. qui était l'industrie flamande par excellence. Un poème latin de la fin du x1° ou du début du Xe siècle, conservé à la Bibliothèque des dues de Bourgogne, à Bruxelles (no 10046), met très curieusement en scène les deux industries sous la forme d'un dialogue en vers, entre le mouton et le lin: « De conflictu ovis et lini ». L'auteur disserte longuement sur les qualités et les défauts de ses deux personnages. Il parait se complaire tout particulièrement à célébrer les mérites et les multiples usages de la laine. On a longtemps attribué ce poème à un moine bavarois, Hermann von Reichenau (Contractus, Augiensis, † 1054). Il est admis aujourd'hui que son auteur est plutôt un moine flamand (1).

Le travail du lin, filature et tissage, incomba pendant de longs siècles aux femmes, qui l'exécutaient soit pour l'usage domestique des membres de leur famille, soit dans les gynécées des villas carolingiennes (2), soit à titre de serves pour leurs seigneurs tant ecclésiastiques que séculiers (3). Ce n'est guère qu'au xe siècle, au moins en Allemagne, que l'on voit les hommes s'occuper de tissage dans les villes, ou porter leurs tissus aux marchés des villes (4).

Pour l'industrie linière flamande, nous n'avons des documents officiels qu'à partir du xve siècle. La pénurie de renseignements positifs pour les époques antérieures peut s'expliquer en grande partie par ce fait que, jusqu'en ce siècle, l'industrie de la toile est restée presque entièrement l'apanage des populations rurales.

(1) Le texte en a été publié par EDÉLESTAND DU MERIL: Poésies populaires latines antérieures au XIIe siècle. Paris, 1845, pp. 579-399. Et aussi par M. HAUPT : Zeitschrift für deutsches Alterthum, t. XI.

(2) Cf. Capitulare de villis vel curtiis imperii (Die Landgüterordnung Kaiser Karls des Grossen). Text-Ausgabe mit Einleitung und Anmerkungen, von D KARL GAREIS. Berlin, 1895 (C. 51, 45, 49).

(5) Cf. SCHMOLLER, Strassburger Tucher- und Weberzunft, p. 562. (4) ID., ibidem.

Les tisserands de lin, au moins en Flandre. étaient peu nombreux dans les villes et n'ont formé que très rarement entre eux des corps de métiers (1); dès lors, les règlements, octrois ou privilèges des corporations urbaines, qui, pour d'autres industries, constituent des sources si précieuses, sont presque sans objet pour l'industrie linière.

De plus, celle-ci ne prit un sérieux développement dans les provinces flamandes qu'à partir du xve et surtout du XVI° siècle, à la suite de la décadence de la draperie. Cette

(1) Cependant, dès 1280, on trouve des privilèges accordés par Janjuten Hove, prévôt du village de Saint Pierre, près Gand, aux tisserands de coutil de cette localité (A. VAN LOKEREN, Chartes et documents de l'abbaye de Saint-Pierre, I, 588). Cette même charte, qui contient une organisation complète de la corporation, fut étendue aussi aux gens du même métier: tisserands de coutil (ijkwevers) et de toile (linnenwevers) habitant la ville de Gand.

Elle fut développée plus tard, entre autres le 25 mai 1301 et le 11 août 1555 (A. VAN LOKEREN, l. c. II, 11 et 46).

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Le 10 octobre 1349, le Magistrat de Gand rend une ordonnance intéressante destinée à protéger les tisserands de coutil et de toile qui habitent la ville contre la concurrence de ceux qui résident en dehors. Il est interdit à ces derniers de venir prendre en ville aucun travail de tissage pour le tisser au dehors (« datter gheen linnenwever, die buten wonende es, gheen linnenwere in de port en hale omme buten te wevene ). Il y avait, d'ailleurs, de fréquentes et violentes contestations entre ceux du dehors et ceux du dedans. Au XVIIe siècle, le métier des tisserands de coutil et de toile comptait environ 500 membres. A la fin du siècle (décret du 22 février 1772), on lui adjoignit un assez grand nombre de tisserands spéciaux de flanelle, tirentijn, ligatur, etc., et les fabricants de tapis. (Cf. DE POTTER, Gent van den oudsten tijd tot heden. V. pp. 148-166.)

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A Bruges, un compte communal de 1297 cite le député des linninwevers parmi les délégués des métiers envoyés à Ingelmunster audevant de Philippe le Bel (GILLIODTS VAN SEVEREN, Inventaire, 1, 54.) Il devait donc à cette époque exister une corporation de tisserands de toile à Bruges.

industrie commença à déchoir dans la deuxième moitié du XIVe siècle, alors que des commotions et des troubles de toute espèce agitaient les cités industrielles et provoquaient l'exil volontaire ou forcé des tisserands, qui, soigneusement recueillis par les rois d'Angleterre, contribuèrent puissamment aux rapides progrès de la draperie anglaise. Celle-ci, aidée d'ailleurs et soutenue par une politique commerciale habile et par les vexations de tout genre dont la draperie flamande était l'objet, lui faisait, au XVIe siècle, une concurrence désastreuse sur les marchés même de la Flandre. Les troubles religieux de cette époque consommèrent la ruine de l'industrie drapière flamande (1).

« Une multitude d'habitants du plat pays, dans les Flandres, qu'avait fait subsister le filage de la laine, ne trouvant plus à s'y occuper, s'adonnèrent dès lors au filage et au tissage du lin. On lit dans un rapport adressé au gouvernement par le conseil de Flandre, le 19 juin 1565, que « en plusieurs lieux et villes du dit Flandre, où l'on souloit (était accoutumé de) exercer le stil de draperie, l'on y a inventé et y exerce on à présent plusieurs autres stils et mestiers, sy comme la toile de lin, tripperie, sayetterie, fustennerie et autres... >> (2).

Cet afflux sensible de la main-d'œuvre disponible vers l'industrie linière contribua à étendre ses ressources et sa production.

Au xvre siècle, la ville d'Ath possédait l'étape des toiles et en fabriquait une immense quantité. On en vendait pour plus de 200,000 écus par an, « tant est grand le nombre de

(1) Voyez GACHARD: Rapport du Juri sur les produits de l'industrie belge exposés à Bruxelles dans les mois de septembre et d'octobre 1855, présenté à M. le Ministre de l'Intérieur. Bruxelles, 1856, pp. 40-50.

(2) V. GACHARD, l. c., pp. 13 et 14.

marchands étrangers et des lieux voisins qui y affluent (1) ».

Mais c'est dans la Flandre cependant que se trouve le siège principal et le centre le plus important de la fabrication et du commerce des tissus de lin.

Au XVIe siècle, encore, les toiles entraient pour une large part dans le grand commerce d'exportation qui se faisait par le port d'Anvers. D'après Guicciardini (2), qui habitait alors cette ville, Anvers expédiait des toiles à toute l'Italie à Rome, Bologne, Venise, Naples, la Sicile, Milan, Florence, Gênes, en Allemagne, en Angleterre, en Ecosse et en Irlande, - en Espagne, en Portugal et en Afrique. Elle exportait également des toiles fines en France et en recevait des canevas et autres grosses toiles, fabriquées en Bretagne et en Normandie, de même qu'elle importait du lin brut des pays du Nord.

C'est à dater de la même époque que l'on voit aussi l'autorité publique s'intéresser davantage à la nouvelle industrie, qui devait bientôt devenir, à la place de l'industrie drapière, l'industrie flamande par excellence (3).

Les actes de l'autorité publique qui, à partir du xve et surtout aux XVIe et XVIIIe siècles, s'occupent de cette industrie, sont de différente nature.

(1) de Reiffenberg, Du commerce aux XV et XVI° siècles, p. 143. Mém. cour. Acad. Bruxelles, 1820, II, in 4°.

(2) Cité par DE REIFFENBERG, ibid, pp. 117 et seq.

(5) Au XVIe siècle, Colbert, comme l'avaient fait autrefois les rois d'Angleterre pour la draperie, s'efforcera d'attirer en France, par toute sorte d'encouragements, les tisserands de toile des Flandres. A cette époque, en France, l'art de fabriquer les toiles fines était encore dans l'enfance. Les tisseranderies qui, par les soins de cet habile ministre, s'établirent dans la Bretagne, la Picardie, la Normandie et la Champagne, sont encore les plus importantes que possède ce royaume.» (V. GACHARD, l. c., p. 14.)

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