Imágenes de páginas
PDF
EPUB

ACTE PREMIER.

SCÈNE 1.

ORESTE, PYLADE.

ORESTE.
Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
Ma fortune va prendre une face nouvelle;
Et déjà son courroux semble s'être adouci
Depuis qu'elle a pris soin de nous rejoindre ici'.
Qui l'eût dit, qu’un rivage à mes væux si funeste
Présenterait d'abord Pylade aux yeux d'Oreste;
Qu'après plus de six mois que je t'avais perdu,
A la cour de Pyrrhus tu me serais rendu ?

PYLADE.
J'en rends grâces au ciel, qui m'arrêtant sans cesse,
Semblait m'avoir fermé le chemin de la Grèce,
Depuis le jour fatal que la sureur des eaux,
Presque aux yeux de l'Épire, écarta nos vaisseaux.
Combien dans cet exil ai-je souffert d'alarmes,
Combien à vos malheurs ? ai-je donné de larmes!
Craignant toujours pour vous quelque nouveau danger
Que ma triste amitié ne pouvait partager.
Surtout je redoutais cette mélancolie *

1 On dit qu'André Chénier et Roucher, réunis sur le même tombereau qui les conduisait à l'échafaud, se firent mutuellement l'application de ces vers, et qu'ils charmèrent leurs derniers instants en récitant cette première scène d'Andromaque.

2 Pylade traite Oreste avec respect; il voit en lui le tils d’Agamempon. Mais que devient l'égalité dans une amitié que la Grèce entière a célébrée ? Racine établit entre des amis, tous deux de race royale, une différence de langage que les Grecs n'admettaient pas même entre des personnages de condition différente. M. Lemercier, dans Agamemnon, et M. Soumet, dans Oreste, ont ramené l'antique égalité.

3 L'auteur prépare par ce mot aux fureurs qui éclateront plus tard. It rappelle aussi indirectement le meurtre qu'Oreste a comnis pour venger son père.

Où j'ai vu si longtemps votre âme ensevelie :
Je craignais que le ciel, par un cruel secours,
Ne vous offrit la mort que vous cherchiez toujours.
Mais je vous vois, seigneur ; et, si j'ose le dire,
Un destin plus heureux vous conduit en Épire :
Le pompeux appareil qui suit ici vos pas
N'est point d'un malheureux qui cherche le trépas.

ORESTE.
Hélas ! qui peut savoir le destin qui m'amène ?
L’amour me fait ici chercher unc inhumaine';
Mais qui sait ce qu'il doit ordonner de mon sori,
Et si je viens chercher ou la vie ou la mort?

PYLADE.
Quoi! votre âme à l'amour en esclave asservie
Se repose sur lui du soin de votre vie ?
Par quel charme, oubliant tant de tourments soufferts,
Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers ?
Pensez-vous qu'Hermione, à Sparte inexorable,
Vous prépare en Épire un sort plus favorable ?
Honteux d'avoir poussé ? tant de væux superslus,
Vous l'abhorriez : enfin, vous ne m'en parliez plus.
Vous me trompiez , seigneur.

ORESTE.

Je me trompais moi-même ! Ami, n'accable point un malheureux qui l'aime : T'ai-je jamais caché mon cæur et mes désirs ? Tu vis naitre ma flamme et mes premiers soupirs; Enfin, quand Ménélas disposa de sa fille En faveur de Pyrrhus, vengeur de sa famille, Tu vis mon désespoir; et tu m'as vu depuis Trainer de mers en mers ma chaîne et mes ennuis. Je te vis à regret, en cet état funeste, Prêt à suivre partout le déplorable Oreste, Toujours de ma fureur interrompre le cours, Et de moi-même enfin me sauver tous les jours. Mais quand je me souvins que, parmi tant d'alarmes, Hermione à Pyrrhus prodiguait tous ses charmes, Tu sais de quel courroux mon cæur alors épris, Voulut en l'oubliant punir tous ses mépris. Je fis croire et je crus ma victoire certaine; Je pris tous mes transports pour des transports de haine : Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits,

1 Une inhumaine. Expression empruntée à la langue des précieuses et indigne de la tragédie. Les romans de madame de Scudery avaient mis ce jargon à la mode.

2 Pousser des veux appartient à la même école. Maintenant on se contente de pousser des soupi's. Les précieuses disaient, pousser le tendre et le doux. V. Molière, les Précieuses ridicules.

3 Epris de courroux est une figure très-hardie et non pas une impropriété d'expression. Le courroux tient la place de l'amour et il en garde le caractère.

Je défiais ses yeux de me troubler jamais.
Voilà comme je crus étouffer ma tendresse.
En ce calme trompeur j'arrivai dans ' la Grèce;
Et je trouvai d'abord ses princes rassemblés,
Qu'un péril assez grand semblait avoir troublés.
J'y courus. Je pensai que la guerre et la gloire
De soins plus importants rempliraient ma mémoire ?;
Que, mes sens reprenant leur première vigueur,
L'amour achèverait de sortir de mon cæur.
Mais admire avec moi le sort, dont la poursuite
Me fait courir alors au piége que j'évite.
J'entends de tous côtés qu'on menace Pyrrhus ;
Toute la Grèce éclate en murmures confus :
On se plaint qu'oubliant son sang et sa promesse
Il élève en sa cour l'ennemi de la Grèce,
Astyanax, d'Hector jeune et malheureux fils,
Reste 3 de tant de rois sous Troie ensevelis.
J'apprends que pour ravir son enfance au supplice
Andrcmaque trompa l'ingénieux Ulysse,
Tandis qu'un autre enfant arraché de ses bras,
Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.
On dit que, peu sensible aux charmes d'Hermione,
Mon rival porte ailleurs son cæur et sa couronne.
Ménélas, sans le croire, en paraît affligé,
Et se plaint d'un hymen si longtemps négligé.
Parmi les déplaisirs où son âme se noie,
Il s'élève en la mienne une secrète joie :
Je triomphe; et pourtant je me flatte d'abord
Que la seule vengeance excite ce transport.
Mais l'ingrate en mon caur reprit bientôt sa place :
De mes feux mal éteints je reconnus la trace ".
Je sentis que ma haine allait finir son cours;
Ou plutôt je sentis que je l'aimais toujours.
Ainsi de tous les Grecs je brigue le suffrage.
On m'envoie à Pyrrhus : j'entreprends ce voyage.
Je viens voir si l'on peut arracher de ses bras
Cet enfant dont la vie alarme tant d'Etats.
Heureux si je pouvais, dans l'ardeur qui me presse,
Au lieu d’Astyanax, lui ravir ma princesse !
Car ensin n'attends pas que mes feux redoublés

1 En et dans au même vers sont peut-être une tache, ainsi que rassemblés et semblait rapprochés dans le distique suivant.

2 Rigoureusement il faudrait mon cæur ou mon esprit. La gloire et la guerre étant en espérance ne sont pas du reseort de la mémoire; mais le poëte ne voit que la passion qu'Oreste veut oublier et l'expression qui répond à sa pensée devient une hardiesse heu3 Racine dira plus loin:

Il est du sang d'Hector, mais il en est le reste. 4

« Agnosco veteris vestigia flammæ. » (Virg. Æn., I. IV.) 5 Ma princesse appartient encore au vocabulaire des précieuses,

reuse.

Des périls les plus grands puissent être troublés.
Puisqu'après tant d'efforts ma résistance est vaine,
Je me livre en aveugle au transport qui m'entraîne.
J'aime : je viens chercher Hermione en ces lieux,
La fléchir, l'enlever, ou mourir à ses yeux.
Toi qui connais Pyrrhus, que penses-tu qu'il fasse ?
Dans sa cour, dans son caur, dis-moi ce qui se passe.
Mon Hermione encor le tient-elle asservi?
Me rendra-t-il, Pylade, un bien qu'il m'a ravi?

PYLADE.
Je vous abuserais si j'osais vous promettre
Qu'entre vos mains, seigneur, il voulût la remettre :
Non que de sa conquête il paraisse flatté.
Pour la veuve d'Hector ses feux ont éclaté;
Il l'aime : mais enfin cette veuve inhumaine
N'a payé jusqu'ici son amour que de haine;
Et chaque jour encore on lui ' voit tout tenter
Pour fléchir sa captive, ou pour l'épouvanter.
De son fils qu'il lui cache il menace la tête,
Et fait couler des pleurs qu'aussitôt il arrête.
Hermione elle-même a vu plus de cent fois
Cet amant irrité revenir sous ses lois,
Et, de ses væux troubles lui rapportant l'hommage,
Soupirer à ses pieds moins d'amour que de rage.
Ainsi n'attendez pas que l'on puisse aujourd'hui
Vous répondre d'un caur si peu maître de lui :
Il peut, seigneur, il peut, dans ce désordre extrême,
Epouser ce qu'il hait et perdre ce qu'il aime.

ORESTE.
Mais dis-

moi de quel wil Hermione peut voir Son hymen différé, ses charmes sans pouvoir ?.

PYLADE.
Hermione, seigneur, au moins en apparence,
Semble de son amant dédaigner l'inconstance,
Et croit que, trop heureux de fléchir sa rigueur,
Il la viendra presser de reprendre son cour.
Mais je l'ai vue enfin me confier ses larmes :
Elle pleure en secret le mépris de ses charmes 3 ;
Toujours prête à partir, et demeurant toujours,
Quelquefois elle appelle Oreste à son secours.

ORESTE.
Ah! si je le croyais, j'irais bientot, Pylade,

1 Lui se rapporte grammaticalement à veuve inhumaine ; mais le sens est éclairci par le vers suivant. 2 Racine avait dit :

Mais dis-moi de quels yeux Hermione peut voir

Ses attraits offensés et ses yeux sans pouvoir. « De quels yeux une personne peut voir ses yeux, voilà, disait Subligny (la folle Querelle, acte III, scène viii) une étrange justesse d'expression ! »

a Spretæque injuria formæ. o (Virg. Æn., d. I.)

Me jeter....

PYLADE.
Achevez, seigneur, votre ambassade.
Vous attendez le roi. Parlez, et lui montrez
Contre le fils d’Hector tous les Grecs conjurés.
Loin de leur accorder ce fils de sa maitresse,
Leur haine ne fera qu'irriter sa tendresse :
Plus on les veut brouiller, plus on va les unir.
Pressez : demandez tout, pour ne rien obtenir.
Il vient.

ORESTE.
Hé bien, va donc disposer la cruelle!
A revoir un amant qui ne vient que pour elle.

[blocks in formation]

ORESTE.
Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix,
Souffrez que j'osc ici me Naller de leur choix,
Et qu'à vos yeux, seigneur, je montre quelquc joie
De voir le fils d'Achille et le vainqueur de Troic.
Oui, comme ses exploits nous admirons vos coups :
Hector tomba sous lui, Troic cxpira sous vous;
Et vous avez montré, par une heureuse audace,
Que le fils seu! d'Achillc a pu remplir sa place.
Mais, ce qu'il n'cùt point fait, la Grèce avec doulcur
Vous voil du sang troyen relever le maihcur,
Et, vous laissant touchier d'une pitié suneste,
D'une guerre si longue entretenir le restc.
Ne vous souvien!-il plus, scigncur, quel fut Hector ?
Nos peuples affaiblis s'en souviennent encor :
Son nom seul? fait frémir nos veuves et nos filles;
Et dans toute la Grèce il n'est point de familles
Qui ne demandent comple à ce malheureux fils
D'un père ou d'un époux qu'Hector leur a ravis.
Et qui sai! ce qu'un jour ce fils peut entreprendre ?
Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre,
Tel qu'on a vu son père cmbraser nos vaisseaux ?,
Et, la flamme à ia main, les suivre sur les caux.
Oserai-je, seigneur, dire ce que je pense?
Vous-même de vos soins craignez la récompense,

1 La cruelle, encore mademoiselle de Scudéry. 2

« Stat nominis umbra.» (Lacain.) Corneille avait dit plus énergiquement :

Mon nom sert de rempart à toute la Castille. (Cid, act. II, sc. iv.) « Danaum Phrygios jaculatus puppibus ignes.

(Virg. Æn., 1. II.)

« AnteriorContinuar »