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LES PLAIDEURS. ACTE III, SCÈNE IV.

DANDIN.
Puisque je l'ai jugé, je n'en reviendrai point.

CHICANEAU.
Mais on ne donne pas une fille sans elle.

LÉANDRE.
Sans doute ; et j'en croirai la charmante Isabelle.

CHICANEAU.
Es-tu muette ? Allons, c'est à toi de parler.
Parle.

ISABELLE.
Je n'ose pas, mon père, en appeler.

CHICANEAU.
Mais j'en appelle, moi.
LÉANDRE, lui montrant un papier.

Voyez cette écriture.
Vous n'appellerez pas de votre signature.

CHICANEAU.
Plaît-il ?

DANDIN.
C'est un contrat en fort bonne façon.

CHICANEAU.
Je vois qu'on m'a surpris ; mais j'en aurai raison :
De plus de vingt procès ceci sera la source.
On a la fille ; soit : on n'aura pas la bourse.

LÉANDRE.
Hé monsieur! qui vous dit qu'on vous demande rien ?
Laissez-nous votre fille, et gardez votre bien.

CHICANEAU.
Ah!

LÉANDRE.
Mon père, etes-vous content de l'audience ?

DANDIN.
Oui-da. Que les procès viennent en abondance,
Et je passe avec vous le reste de mes jours.
Mais que les avocats soient désormais plus courts',
Et notre criminel ?

LÉANDRE.

Ne parlons que de joie; Grâce! grâce! mon père.

DANDIN.

Hé bien, qu'on le renvoie. C'est en votre faveur, ma bru, ce que j'en fais. Allons nous délasser à voir d'autres procès.

1 Racine n'a pas gagné ce point: mais si les avocats sont toujours prolixes , au moins n'ont-ils que cela de commun avec l'Intimé.

FIN.

BRITANNICUS

TRAGÉDIE

1669

PREMIÈRE PRÉFACE.

De tous les ouvrages que j'ai donnés au public, il n'y en a point qui m'ait attiré plus d'applaudissements ni plus de censeurs, que celui-ci. Quelque soin que j'aie pris pour travailler cette tragédie, il semble qu'autant que je me suis efforcé de la rendre bonne, autant de certaines gens se sont efforcés de la décrier. Il n'y a point de cabale qu'ils n'aient faite, point de critique dont ils ne se soient avisés. Il y en a qui ont pris même le parti de Néron contre moi : ils ont dit que je le faisais trop cruel. Pour moi je croyais que le nom seul de Néron faisait entendre quelque chose de plus que cruel. Mais peut-être qu'ils raffinent sur son histoire, et veulent dire qu'il était honnête homme dans ses premières années. Il ne faut qu'avoir lu Tacite pour savoir que, s'il a été quelque temps un bon empereur, il a toujours été un très-méchant homme. Il ne s'agit point dans ma tragédie des affaires du dehors; Néron est ici dans son particulier et dans sa famille : et ils me dispenseront de leur rapporter tous les passages qui pourraient aisément leur prouver que je n'ai point de réparation à lui faire.

D'autres ont dit au contraire que je l'avais fait trop bon. J'avoue que je ne m'étais pas formé l'idée d'un bon homme en la personne de Néron : je l'ai toujours regardé comme un monstre. Mais c'est ici un monstre naissant : il n'a pas encore mis le feu à Rome; il n'a pas encore tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs : à cela près, il me semble qu'il lui échappe assez de cruautés pour empêcher que personne ne le méconnaisse.

Quelques-uns ont pris l'intérêt de Narcisse, et se sont plaints que j'en eusse fait un très-méchant homme et le confident de Néron. Il suffit d'un passage pour leur répondre. Néron, dit Tacite, porta impatiemment la mort de Narcisse, parce que cet affranchi avait une conformité merveilleuse avec les vices du prince encore cachés : « Cujus abditis adhuc vitiis mire con« gruebat. »

Les autres se sont scandalisés que j'eusse choisi un homme aussi jeune que Britannicus pour le héros d'une tragédie. Je leur ai déclaré dans la préface d’Andromaque le sentiment d'Aristote sur le héros de la tragédie ; et que, bien loin d'être parfait, il faut toujours qu'il ait quelque imperfection. Mais je leur dirai encore ici qu'un jeune prince de dix-sept ans, qui a beaucoup de cæur, beaucoup d'amour, beaucoup de franchise, et beaucoup de crédulité, qualités ordinaires d'un jeune homme, m'a semblé très-capable d'exciter la compassion. Je n'en veux pas davantage.

Mais, disent-ils, ce prince n'entrait que dans sa quinzième année lorsqu'il mourut : on le fait vivre, lui et Narcisse, deux ans plus qu'ils n'ont vécu. Je n'aurais point parlé de cette objection, si elle n'avait été faite avec chaleur par un homme qui s'est donné la liberté de faire régner vingt ans un empereur qui n'en a régné que huit, quoique ce changement soit bien plus considérable dans la chronologie, où l'on suppute les temps par les années des empereurs.

Junie ne manque pas non plus de censeurs. Ils disent que d'une vieille coquette, nommée Junia Silana, j'en ai fait une jeune fille très-sage. Qu'auraientils à me répondre, si je leur disais que cette Junie est un personnage inventé, comme l’Émilie de Cinna, comme la Sabine d’Horace? Mais j'ai à leur dire que s'ils avaient bien lu l'histoire, ils y auraient trouvé une Junia Calvina, de la famille d'Auguste, seur de Silanus à qui Claudius avait promis Octavie. Cette Junie était jeune, belle, et, comme dit Sénèque, « fes« tivissima omnium puellarum. » Elle aimait tendrement son frère; et leurs ennemis, dit Tacite, les accusèrent tous deux d'inceste, quoiqu'ils ne fussent

1 Phocas dans Héraclius.

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