Imágenes de páginas
PDF
EPUB

était jeune, belle, et, comme dit Sénèque, « festivis« sima omnium puellarum. » Son frère et elle s'aimaient tendrement; et leurs ennemis, dit Tacite, les accusèrent tous deux d'inceste, quoiqu'ils ne fussent coupables que d'un peu d'indiscrétion. Elle vécut jusqu'au règne de Vespasien.

Je la fais entrer dans les vestales, quoique, selon Aulu-Gelle, on n'y reçût jamais personne au-dessous de six ans, ni au-dessus de dix. Mais le peuple prend ici Junie sous sa protection ; et j'ai cru qu'en considération de sa naissance, de sa vertu et de son malheur, il pouvait la dispenser de l'âge prescrit par les lois, comme il a dispensé de l'âge pour le consulat tant de grands hommes qui avaient mérité ce privilége.

PERSONNAGES.

NÉRON, empereur, fils d’Agrippine.
BRITANNICUS, fils de Messaline et de l'empereur Claudius.
AGRIPPINE, veuve de Domitius Énobarbus, père de Néron,

et, en secondes noces, veuve de l'empereur Claudius.
JUNIE, amante de Britannicus.
BURRHUS, gouverneur de Néron.
NARCISSE, gouverneur de Britannicus.
ALBINE, confidente d’Agrippine.
GARDES.

La scène est à Rome, dans une chambre du palais de Néron.

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.

AGRIPPINE, ALBINE.

ALBINE.

Quoi ! tandis que Néron s'abandonne au sommeil,
Faut-il que vous veniez attendre son réveil ?
Qu'errant dans le palais, sans suite et sans escorte,
La mère de César veille seule à sa porte ?
Madame, retournez dans votre appartement'.

AGRIPPINE.
Albine, il ne faut pas s'éloigner un moment.
Je veux l'attendre ici : les chagrins qu'il me cause
M'occuperont assez tout le temps qu'il repose.
Tout ce que j'ai prédit n'est que trop assuré ;
Contre Britannicus Néron s'est déclaré.
L'impatient Néron cesse de se contraindre ;
Las de se faire aimer, il veut se faire craindre.
Britannicus le gêne, Albine ; et chaque jour
Je sens que je deviens importune à mon tour.

ALBINE.
Quoi ! vous à qui Néron doit le jour qu'il respire?,
Qui l'avez appelé de si loin à l'empire ?
Vous qui, déshéritant le fils de Claudius,
Avez nommé César l'heureux Domitius ?
Tout lui parle, madame, en faveur d'Agrippine :
Il vous doit son amour.

AGRIPPINE.
Il me le doit, Albine :

1 La Harpe fait remarquer justement que la familiarité de ce vers est ennoblie par ce qui précède et ce qui suit, et il miontre le ridicule d'un poëte qui, ayant commencé une tragédie par ces mots :

Hé! madame, rentrez dans votre appartement , croyait se justifier en alléguant l'exemple de Racine.

2 Respirer le jour est peut-être plus qu'une hardiesse poétique, On est tenté de blâmer cette expression.

[ocr errors]

Tout, s'il est généreux, lui prescrit cette loi :
Mais tout, s'il est ingrat, lui parle contre moi.

ALBINE.
S'il est ingrat, madame ? Ah ! toute sa conduite
Marque dans son devoir une âme trop instruite.
Depuis trois ans entiers, qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait
Qui ne promette à Rome un empereur parfait ?
Rome, depuis trois ans par ses soins gouvernée,
Au temps de ses consuls croit être retournée :
Il la gouverne en père. Enfin, Néron naissant
A toutes les vertus d’Auguste vieillissant!.

AGRIPPINE.
Non, non, mon intérêt ne me rend point injuste.
Il commence, il est vrai, par où finit Auguste ;
Mais crains que l'avenir, détruisant le passé,
Il ne finisse ainsi qu'Auguste a commencé.
Il se déguise en vain : je lis 2 sur son visage
Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage :
Il mele avec l'orgueil qu'il a pris dans leur sang
La fierté des Nérons qu'il puisa dans mon flanc.
Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices 3 :
De Rome, pour un temps, Caïus fut les délices;
Mais, sa feinte bonté se tournant en fureur,
Les délices de Rome en devinrent l'horreur.
Que m'importe, après tout, que Néron plus fidèle
D'une longue vertu laisse un jour le modèle * ?
Ai-je mis dans sa main le timon de l'État
Pour le conduire au gré du peuple et du sénat ?
Ah ! que de la patrie il soit, s'il veut, le père :
Mais qu'il songe un peu plus qu'Agrippine est sa mère.
De quel nom cependant pouvons-nous appeler
L'attentat que le jour vient de nous révéler ?
Il sait, car leur amour ne peut être ignorée,
Que de Britannicus Junie est adorée 5 :

[ocr errors]

1 Passage imité de Sénèque qui a dit au traité de la Clémence, 1. I, c. XI: « Comparare nemo mansuetudini luæ audebit divum Au.

gustum, ctiam si in certamen juniorum annorum deduxerit se« nectutem plusquam maturam.» « Personne n'oserait comparer à ta mansuétude celle du divin Auguste, même en détachant les temps de sa longue vieillesse pour les opposer à tes jeunes années. »

2 Il faut remarquer la hardiesse de cette figure, lire l'humeur, qui disparait gràce à l'harmonie et à la disposition des mots.

3 Un commentateur trouve dans ce vers ou une obscurité ou une impropriété; il n'en est pas moins élégant, juste et clair. Le mot de prémices qui s'applique aux premières fleurs du printemps exprime ici les promesses riantes d'un règne qui doit aboutir à la tyrannie.

A Ces vers révèleni tout le caractère d’Agrippine qui approuverail Néron criminel et docile.

5 L'amour de Junie pour Britannicus et la tentative de Néron sont les seuls ressoris dramatiques que Racine ait mêlés aux faits historiques, mais ils s'y adaptent natureliement et ils ont une vrai

[ocr errors]

, SCENE I.
Et ce même Néron, que la vertu conduit,
Fait enlever Junie au milieu de la puit?
Que veut-il ? Est-ce haine, est-ce amour qui l'inspire ?
Cherche-t-il seulement le plaisir de leur nuire ?
Ou plutot n'est-ce point que sa malignité
Punit sur eux l'appui que je leur ai prété ?

ALBINE.
Vous leur appui, madame ?

AGRIPPINE

Arrête, chère Albine.
Je sais que j'ai moi seule avancé leur ruine ;
Que du trône, où le sang l'a dû faire monter,
Britannicus par moi s'est vu précipiter.
Par moi seule éloigné de l'hymen d'Octavie,
Le frère de Junie abandonna la vie',
Silanus, sur qui Claude avait jeté les yeux
Et qui comptait Auguste au rang de ses aïeux.
Néron jouit de tout : et moi, pour réconipense,
Il faut qu'entre eux et lui je tienne la balance,
Afin que quelque jour par une même !oi
Britannicus la tienre entre mon fils et moi.

ALBINE,
Quel dessein!

AGRIPPINE.

Je m'assure un port dans la tempête.
Néron m'échappera, si ce frein ne l'arrete.

ALBINE.
Mais prendre contre un fils tant de soins superflus?

AGRIPPINE.
Je le craindrais bientot s'il ne me craignait plus.

ALBINE.
Une injuste frayeur vous alarme peut-être.
Mais si Néron pour vous n'est plus ce qu'il doit etre,
Du moins son changement ne vient pas jusqu'à nous;
Et ce sont des secrets entre César et vous.
Quelques titres nouveaux que Rome lui défère,
Néron n'en reçoit point qu'il ne donne à sa mère.
Sa prodigue amitié ne se réserve rien :
Votre nom est dans Rome aussi saint que le sien :
A peine parle-t-on de la triste Octa vie.

semblance qui donne du relief à la vérité des faits, des moure et des caractères.

1 Geoffroy critique ces deux vers comme obscurs parce qu'on ne voit pas clairement qu'Agrippine s'accuse d'avoir fait périr Silanus. Or cette obscurité même est une délicatesse de langage. Agrippine laisse dans l'ombre le crime qu'elle a commis et ne met en lumière que le service qu'elle a rendu. C'est pour cela qu'elle dit simplement Silanus abandonna la vie, et que par moi seule s’unit à éloigné de l'hymen d'Octavie.

2 Octavie, fille de Claude, sæur de Britannicus, épouse de Néron

« AnteriorContinuar »