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BURRHUS.

Ou plutôt il est mort,
Madame.

JUNIE
Pardonnez, madame, à ce transport.
Je vais le secourir, si je puis, ou le suivre.

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SCÈNE V.

AGRIPPINE, BURRHUS.

AGRIPPINE. Quel attentat, Burrhus !

BURRHUS.

Je n'y pourrai survivre,
Madame ; il faut quitter la cour et l'empereur.

AGRIPPINE.
Quoi! du sang de son frère il n'a point eu d'horreur!

BURRHUS.
Ce dessein s'est conduit avec plus de mystère'.
A peine l'empereur a vu venir son frère,
Il se lève, il l'embrasse, on se tait; et soudain
César prend le premier une coupe à la main :
« Pour achever ce jour sous de meilleurs auspices,
Ma main de cette coupe épanche les prémices,
Dit-il ; dieux, que j'appelle à cette effusion,
Venez favoriser notre réunion. »
Par les mêmes serments Britannicus se lie.
La coupe dans ses mains par Narcisse est remplie :
Mais ses lèvres à peine en ont touché les bords,
Le fer ne produit point de si puissants efforts,
Madame : la lumière à ses yeux est ravie,
Il tombe sur son lit sans chaleur et sans vie.
Jugez combien ce coup frappe tous les esprits :
La moitié s'épouvante et sort avec des cris ;
Mais ceux qui de la cour ont un plus long usage,
Sur les yeux de César composent leur visage.

1 Voici le tableau que Tacite a tracé de ce tragique repas (Ann., 1. XIII, C. XVI.): « Illic epulante Britannico, quia cibos potusque ejus « delectus ex ministris gustu explorabat, ne omitteretur institutum, « aut utriusque morte proderetur scelus, talis dolus repertus est. In« noxia adhuc ac præcalida et libata gustu potio traditur Britannico. « Dein , postquam fervore aspernahatur frigida in aqua adfunditur « venenum; quod ita cunctos ejus artus pervasit ut vox pariter et

spiritus raperentur. Trepidatur a circumsedentibus : diffugiunt « imprudentes. At quibus altior intellectus, resistunt defixi et Ne« ronem intuentes. Ille ut erat reclinis et nescio similis,« solitum cita , ait, per comitialem morbum quo primum ab infantia adflic« taretur Britannicus, et redituros paulatim visus sensusque. » At

Cependant sur son lit il demeure penché ;
D'aucun étonnement il ne paraît touché :
« Ce mal dont vous craignez , dit-il, la violence,
A souvent sans péril attaqué son enfance. »
Narcisse veut en vain affecter quelque ennui,
Et sa perfide joie éclate malgré lui.
Pour moi, dùt l'empereur punir ma hardiesse,
D’une odieuse cour j'ai traversé la presse;
Et j'allais, accablé de cet assassinat,
Pleurer Britannicus, César et tout l'État.

AGRIPPINE.
Le voici. Vous verrez si c'est moi qui l'inspire'.

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Agrippinæ is pavor, ea consternatio mentis, quamvis vultu pre« meretur, emicuit, ut perinde ignaram fuisse ac sororem Britana nici Octaviam, constiterit: quippe sibi supremum auxilium « ereptun et parricidii exemplum intelligebat. Octavia quoque, « quamvis rudibus annis, dolorem, caritatem, omnes affecius absa condere didicerat. Ita post breve silentium repetita convivii læti« tia, » « Britannicus était à l'une de ces tables. Comme il ne mangeait ou ne buvait rien qui n'eût été goûté par un esclave de confiance , et qu'on ne voulait ni manquer à cette coutume, ni dé

à celer le crime par deux morts à la fois, voici la ruse qu'on imagina. Un breuvage encore innocent, et goûté par l'esclave, fut servi à Britannicus; mais la liqueur était trop chaude, et il ne put la boire. Avec l'eau dont on la rafraichit, on y versa le poison , qui circula si rapidement dans ses veines , qu'il lui ravit en même temps la parole et la vie. Tout se trouble autour de lui; les moins prudents s'enfuient; ceux dont la vue pénètre plus avant demeurent immobiles, les yeux attachés sur Néron. Le prince , toujours couché sur son lit et feignant de ne rien savoir, dit que c'était un événement ordinaire, causé par l'épilepsie dont Britannicus était attaqué depuis l'enfance; que peu à peu la vie et le sentiment lui reviendraient. Pour Agrippine , 'elle composait inutilement son visage : la frayeur et le trouble de son âme éclataient si visiblement, qu'on la jugea aussi étrangère à ce crime que l'était Octavie, şæur de Britannicus : et, en effet , elle voyait dans cette mort la chute de son dernier appui, et l'exemple du parricide. Octavie aussi, dans un âge si jeune, avait appris à cacher sa douleur, sa tendresse, tous les mouvements de son âme. Ainsi, après un moment de silence, la gaité du festin recommença. » (Burnouf.) Ces deux récits sont deux modèles achevés, 'l'un pour l'histoire, l'autre pour le drame. Le poële est contraint à quelques sacrifices qu'il compense par d'autres beautés : ainsi l'accueil fait par Néron à Britannicus n'est pas indiqué par l'historien ; mais le poëte reste au-dessous de son modèle dans ce trait : « At quibus « altior intellectus , resistunt defixi et Neronem intuentes, » L'immobilité des convives, leurs regards immobiles arrêtés sur César, manquent dans ce vers :

Sur les traits de César composent leur visage. Et le dernier trait, qui peint toute la cruauté voluptueuse de la cour impériale :

: « Post breve silentium repetita convivii lætitia, » est à peine indiqué par

D'une odieuse cour j'ai traversé la presse. i Ce mot trahit la mauvaise conscience d’Agrippine. Elle craint d'être soupçonnée, ayant trempé dans tant de crimes.

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NÉRON, voyant Agrippine.
Dieux !

AGRIPPINE.
Arrêtez, Néron ; j'ai deux mots à vous dire.
Britannicus est mort : je reconnais les coups;
Je connais l'assassin.

NÉRON.
Et qui, madame?
AGRIPPINE.

Vous.

NÉRON.
Moi ! voilà les soupçons dont vous êtes capable.
Il n'est point de malheur dont je ne sois coupable;
Et si l'on veut, madame, écouter vos discours,
Ma main de Claude même aura tranché les jours '.
Son fils vous était cher, sa mort peut vous confondre :
Mais des coups du destin je ne puis pas répondre.

AGRIPPINE.
Non, non ; Britannicus est mort empoisonné :
Narcisse a fait le coup ; vous l'avez ordonné.

NÉRON.
Madame !... Mais qui peut vous tenir ce langage ?

NARCISSE.
Hé seigneur! ce soupçon vous fait-il tant d'outrage ??
Britannicus, madame, cut des desseins secrets
Qui vous auraient coûté de plus justes regrets :
li aspirait plus loin qu'à l'hymen de Junie;
De vos propres bontés il vous aurait punie.
Il vous trompait vous-même, et son cœur offensé
Prétendait tôt ou tard rappeler le passé.
Soit donc que malgré vous le sort vous ait servie;
Soit qu'instruit des complots qui menaçaient sa vie
Sur ma fidélité César s'en soit remis,
Laissez les pleurs, madame, à vos seuls ennemis ;
Qu'ils mettent ce malheur au rang des plus sinistres :
Mais vous...

AGRIPPINE.
Poursuis, Néron; avec de tels ministres,

1 Néron est ici un instrument de la justice divine. A défaut de remords, Agrippine est punie, par l'ingratitude de son fils, des crimes qu'elle a commis pour lui.

9 Néron a la làcheté du crime, Narcisse en a l'impudence.

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Par des faits glorieux tu te vas signaler;
Poursuis. Tu n'as pas fait ce pas pour reculer :
Ta main a commencé par le sang de ton frère ;
Je prévois que tes coups viendront jusqu'à ta mère! :
Dans le fond de ton cæur je sais que tu me hais;
Tu voudras t'affranchir du joug de mes bienfaits.
Mais je veux que ma mort te soit même inutile :
Ne crois pas qu'en mourant je te laisse tranquille ;
Rome, ce ciel, ce jour que tu reçus de moi,
Partout, à tout moment, m'offriront devant toi.
Tes remords te suivront comme autant de furies :
Tu croiras les calmer par d'autres barbaries;
Ta fureur, s'irritant soi-même dans son cours,
D'un sang toujours nouveau marquera tous tes jours.
Mais j'espère qu'enfin le ciel, las de tes crimes,
Ajoutera ta perte à tant d'autres victimes;
Qu'après t’être couvert de leur sang et du mier,
Tu te verras forcé de répandre le tien;
Et ton nom paraitra, dans la race future,
Aux plus cruels tyrans une cruelle injure.
Voilà ce que mon cæur se présage de toi.
Adieu : tu peux sortir 3.

NÉRON.
Narcisse,

suivez-moi.

SCÈNE VII.

AGRIPPINE, BURRHUS.

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AGRIPPINE.
Ah ciel! de mes soupçons quelle était l'injustice!
Je condamnais Burrhus pour écouter Narcisse!
Burrhus, avez-vous vu quels regards furieux
Néron en me quittant m'a laissés pour adieux?
C'en est fait, le cruel n'a plus rien qui l'arrête ;
Le coup qu'on m'a prédit va tomber sur ma tête.
Il vous accablera vous-même à votre tour.

1 « Parricidii exemplum. » ( Tac. ) Voy. p. 188, note , l. 4.
2 Malherbe avait dit :
Et le ciel fatigué de supporter ses crimes

Est résolu de se justifier. 3 Ce mot est un ordre, ainsi Agrippine conserve sur Néron l'ascendant d'une âme fortement trempée sur la faiblesse criminelle. Néron n'est pas au niveau de ses crimes. Il cède d'abord par faiblesse à ses mauvais penchants; il s'y abandonnera ensuite par folie. Ces monstres, dont les crimes nous épouvantent, étaient des aliénés, et leur démence était tout à la fois le chåtiment de leurs vices et de la lâcheté des peuples qui les supportaient.

BURRHUS. Ah madame! pour moi j'ai vécu trop d'un jour. Plût au ciel que sa main , heureusement cruelle, Eût fait sur moi l'essai de sa fureur nouvelle! Qu'il ne m'eût pas donné, par ce triste attentat, Un gage trop certain des malheurs de l'État ! Son crime seul n'est pas ce qui me désespère, Sa jalousie a pu l'armer contre son frère : Mais, s'il vous faut, madame, expliquer ma douleur, Néron l'a vu mourir sans changer de couleur. Ses yeux indifférents ont déjà la constance D'un tyran dans le crime endurci dès l'enfance. Qu'il achève, madame, et qu'il fasse périr Un ministre importun qui ne le peut souffrir. Hélas ! loin de vouloir éviter sa colère, La plus soudaine mort me sera la plus chère.

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ALBINE.
Ah! madame ! ah seigneur! courez vers l'empereur,
Venez sauver César de sa propre fureur :
Il se voit pour jamais séparé de Junie.

AGRIPPINE.
Quoi ! Junie elle-même a terminé sa vie ?

ALBINE.
Pour accabler César d'un éternel ennui,
Madame , sans mourir elle est morte pour lui.
Vous savez de ces lieux comme elle s'est ravie :
Elle a feint de passer chez la triste Octavie;
Mais bientôt elle a pris des chemins écartés,
Où mes yeux ont suivi ses pas précipités.
Des portes du palais elle sort éperdue.
D'abord elle a d'Auguste aperçu la statue;
Et mouillant de ses pleurs le marbre de ses piés
Que de ses bras pressants elle tenait liés :
« Prince , par ces genoux, dit-elle, que j'embrasse,
Protége en ce moment le reste de ta race :
Rome, dans ton palais, vient de voir immoler
Le seul de tes neveux qui te pût ressembler.
On veut après sa mort que je lui sois parjure.
Mais pour lui conserver une foi toujours pure,
Prince, je me dévoue

ces dieux immortels Dont ta vertu t'a fait partager les autels. » Le peuple cependant, que ce spectacle étonne, Vole de toutes parts, se presse, l'environne, S'attendrit à ses pleurs, et, plaignant son ennui,

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