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Je sais que sans pitié vous n'avez pu l'entendre;
Moi-même en la voyant je n'ai pu m'en défendre.
Mais regardez plus loin : songez, en ce malheur,
Quelle gloire va suivre un moment de douleur,
Quels applaudissements l'univers vous prépare,
Quel rang dans l'avenir...

TITUS.

Non ; je suis un barbare.
Moi-même je me hais. Néron tant détesté ?
N'a point à cet excès poussé sa cruauté.
Je ne sou point que Bérénice expire.
Allons, Rome en dira ce qu'elle en voudra dire.

PAULIN.
Quoi , seigneur!

TITUS.

Je ne sais, Paulin, ce je dis ? :
L'excés de ma douleur accable mes esprits.

PAULIN.
Ne troublez point le cours de votre renommée :
Déjà de vos adieux la nouvelle est semée;
Rome, qui gémissait, triomphe avec raison;
Tous les temples ouverts fument en votre nom;
Et le peuple, élevant vos vertus jusqu'aux nues,
Va partout de lauriers couronner vos statues.

TITUS.
Ah Rome! Ah Bérénice ! Ah prince malheureux!
Pourquoi suis-je empereur ? Pourquoi suis-je amoureux ?

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ANTIOCHUS.
Qu'avez-vous fait, seigneur? l'aimable Bérénice
Va peut-être expirer dans les bras de Phénice.
Elle n'entend ni pleurs 3, ni conseil, ni raison ;
Elle implore à grands cris le fer et le poison.
Vous seul vous lui pouvez arracher cette envie :
On vous nomme, et ce nom la rappelle à la vie ;
Ses yeux toujours tournés vers votre appartement
Semblent vous demander de moment en moment.

1 Exagération puérile. Quelle comparaison y a-t-il à faire d'un homme qui n'épouse point sa maitresse à un monstre qui fait assassiner sa mère ?

2 Racine , qui a pu dans les scènes précédentes ennoblir deux mots, fais l'amour, n'est pas aussi heureux dans ce passage : c'est que l'aveu n'est

3 Entendre des pleurs est ici aussi juste que hardi.

trop vrai.

Je n'y puis résister, ce spectacle me tué.
Que tardez-vous ? allez vous montrer à sa vue.
Sauvez tant de vertus, de grâces, de beauté,
Ou renoncez , seigneur, à toute humanité.
Dites un mot.

TITUS.
Hélas !! quel mot puis-je lui dire?
Moi-même en ce moment sais-je si je respire ?

SCÈNE VIII.

TITUS, ANTIOCHUS, PAULIN, ARSACE, RUTILE.

:

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RUTILE.
Seigneur, tous les tribuns, les consuls , le sénat,
Viennent vous demander au nom de tout l'État :
Un grand peuple les suit , qui, plein d'impatience,
Dans votre appartement attend votre présence.

TITUS.
Je vous entends, grands dieux, vous voulez rassurer
Ce cæur que vous voyez tout prêt à s'égarer.

PAULIN.
Venez, seigneur : passons dans la chambre prochaine;
Allons voir le sénat.

ANTIOCHUS.
Ah! courez chez la reine.

PAULIN.
Quoi! vous pourriez, seigneur, par cette indignité,
De l'empire à vos pieds souler la majesté ?
Rome...

TITUS.
Il suffit, Paulin; nous allons les entendre.
(A Antiochus.)
Prince, de ce devoir je ne puis me défendre.
Voyez la reine. Allez. J'espère, à mon retour,
Qu'elle ne pourra plus douter de mon amour.

1 L'abbé de Villars croyait faire une bonne plaisanterie en appe. lant ces hélas , dont les personnages de Bérénice disposent si volontiers, des hélas de poche. Voyez la préface de Racine.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME.

SCÈNE 1.

ARSACE.

Où pourrais-je trouver ce prince trop fidèle ?
Ciel, conduisez mes pas, et secondez mon zèle
Faites qu'en ce moment je lui puisse annoncer
Un bonheur où peut-être il n'ose plus penser!

SCÈNE II.

ANTIOCHUS,

ARSACE.

ARSACE.
Ah! quel heureux destin en ces lieux vous renvoie',
Seigneur !

ANTIOCHUS.
Si mon retour t'apporte quelque joie,
Arsace, rends-en gråce à mon seul désespoir.

ARSACE.
La reine part, seigneur.

ANTIOCHUS.
Elle part?
ARSACE.

Dès ce soir :
Ses ordres sont donnés. Elle s'est offensée
Que Titus à ses pleurs l’ait si longtemps laissée.
Un généreux dépit succède à sa fureur :
Bérénice renonce à Rome, à l'empereur,
Et même veut partir avant que Rome instruite
Puisse voir son désordre et jouir de sa fuite.
Elle écrit à César.

ANTIOCHUS.

Oh ciel! qui l'aurait cru? Et Titus ?

ARSACE. A ses yeux Titus n'a point paru. Le peuple avec transport l'arrête et l'environne, Applaudissant aux noms que le sénat lui donne; Et ces noms, ces respects, ces applaudissements,

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i On pouvait croire , en effet, qu'Antiochus était parti.

Deviennent pour Titus autant d'engagements,
Qui, le liant, seigneur, d'une honorable chaîne,
Malgré tous ses soupirs et les pleurs de la reine,
Fixent dans son devoir ses væux irrésolus.
C'en est fait; et peut-être il ne la verra plus.

ANTIOCHUS.
Que de sujets d'espoir, Arsace! je l'avoue :
Mais d'un soin si cruel la fortune me joue,
J'ai vu tous mes projets tant de fois démentis,
Que j'écoute en tremblant tout ce que tu me dis;
Et mon cour, prévenu d'une crainte importune,
Croit, même en espérant , irriter la fortune.
Mais que vois-je ? Titus porte vers nous ses pas!
Que veut-il?

SCÈNE III.

TITUS, ANTIOCHUS, ARSACE.

TITUS, à sa suite.

Demeurez : qu'on ne me suive pas.
(A Antiochus.)
Enfin, prince, je viens dégager ma promesse.
Bérénice m'occupe et m'afflige sans cesse :
Je viens, le cæur percé de vos pleurs et des siens,
Calmer des déplaisirs moins cruels que les miens.
Venez, prince, venez : je veux bien que vous-même
Pour la dernière fois vous voyiez si je l'aime.

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SCÈNE IV.

ANTIOCHUS, ARSACE.

ANTIOCHUS.
Hé bien! voilà l'espoir que tu m'avais rendu !
Et tu vois le triomphe où j'étais attendu!
Bérénice partait justement irritée!
Pour ne la plus revoir Titus l'avait quittée!
Qu'ai-je donc fait , grands dieux ? quel cours infortuné
A ma funeste vie aviez-vous destiné?
Tous mes moments ne sont qu'un éternel passage
De la crainte à l'espoir, de l'espoir à la rage'.
Et je respire encor! Bérénice! Titus!
Dieux cruels ! de mes pleurs vous ne vous rirez plus.

| Rage est un peu fort pour Antiochus, qu'on ne croit pas capable d'aller jusque-là.

SCENE V.

TITUS, BÉRÉNICE, PHÉNICE.

BÉRÉNICE. Non, je n'écoute rien. Me voilà résolue : Je veux partir. Pourquoi vous montrer à ma vue? Pourquoi venir encore aigrir mon désespoir ? N’êtes-vous pas content? Je ne veux plus vous voir.

TITUS.
Mais, de grâce, écoutez.

BÉRÉNICE.
Il n'est plus temps.
TITUS,

Madame, Un mot.

BÉRÉNICE.
Non.

TITUS.
Dans quel trouble elle jette mon âme !
Ma princesse, d'où vient ce changement soudain ?

BÉRÉNICE.
C'en est fait. Vous voulez que je parte demain ;
Et moi j'ai résolu de partir tout à l'heure :

Et je pars.

TITUS.
Demeurez.

BÉRÉNICE.

Ingrat! que je demeure ?
Et pourquoi ? pour entendre un peuple injurieux
Qui fait de mon malheur retentir tous ces lieux ?
Ne l'entendez-vous pas , cette cruelle joie,
Tandis que dans les pleurs moi seule je me noie ?
Quel crime, quelle offense a pu les animer?
Hélas ! et qu'ai-je fait que de trop vous aimer?

TITUS,
Écoutez-vous , madame, une foule insensée ?

BÉRÉNICE.
Je ne vois rien ici dont je ne sois blessée.
Tout cet appartement préparé par vos soins,
Ces lieux de mon amour si longtemps les témoins,
Qui semblaient pour jamais me répondre du vôtre
Ces festons, où nos noms enlacés l'un dans l'autre
A mes tristes regards viennent partout s'offrir,
Sont autant d'imposteurs que je ne puis souffrir.
Phénice.

TITUS,
Oh ciel! que vous êtes injuste !

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Allons,

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