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bonne heure comme anciens. Ce sont des mœurs et des coutumes toutes différentes. Nous avons si peu de commerce avec les princes, et les autres personnes qui vivent dans le sérail, que nous les considérons, pour ainsi dire, comme des gens qui vivent dans un autre siècle que le nôtre.

C'était à peu près de cette manière que les Persans étaient anciennement considérés des Athéniens. Aussi le poëte Eschyle ne fit point de difficulté d'introduire dans une tragédie la mère de Xerxès, qui était peutêtre encore vivante, et de faire représenter sur le théâtre d'Athènes la désolation de la cour de Perse, après la déroute de ce prince. Cependant ce même Eschyle s'était trouvé en personne à la bataille de Salamine, où Xerxès avait été vaincu; et il s'était trouvé encore à la défaite des lieutenants de Darius, père de Xerxės, dans la plaine de Marathon : car Eschyle était homme de guerre, et il était frère de ce fameux Cynégire dont il est tant parlé dans l'antiquité, et qui mourut si glorieusement en attaquant un des vaisseaux du roi de Perse'.

1 Dans toutes les éditions antérieures à celle de 1697, le paragraphe suivant terminait cette préface :

« Je me suis attaché à bien exprimer dans ma tragédie ce que nous savons des mœurs et des maximes des Turcs. Quelques gens ont dit que mes héroïnes étaient trop savantes en amour et trop délicates pour des femmes nées parmi des peuples qui passent ici pour barbares. Mais, sans parler de tout ce qu'on lit dans les relations des voyageurs, il me semble qu'il suffit de dire que la scène est dans le sérail. En effet, y a-t-il une cour au monde où la jalousie et l'amour doivent être si bien connus que dans un lieu où tant de rivales sont enfermées ensemble , et où toutes ces femmes n'ont point d'autre étude, dans une éternelle oisiveté, que d'apprendre à plaire et à se faire aimer? Les hommes vraisemblable

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ment n'y aiment pas avec la même délicatesse. Aussi ai-je pris soin de mettre une grande différence entre la passion de Bajazet et les tendresses de ses amantes. Il garde au milieu de son amour la férocité de sa nation. Et si l'on trouve étrange qu'il consente plutôt de mourir que d'abandonner ce qu'il aime, et d'épouser ce qu'il n'aime pas, il ne faut que lire l'histoire des Turcs : on verra partout le mépris qu'ils font de la vie ; on verra en plusieurs endroits à quels excès ils portent les passions ; et ce que la simple amitié est capable de leur faire faire : témoin un des fils de Soliman, qui se tua lui-même sur le corps de son frère aîné, qu'il aimait tendrement, et que l'on avait fait mourir pour lui assurer l'empire. »

PERSONNAGES.

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BAJAZET, frère du sultan Amurat.
ROXANE, sultane favorite du sultan Amurat.
ATALIDE, fille du sang ottoman.
ACOMAT, grand-vizir.
OSMIN, confident du grand-vizir.
ZATIME, esclave de la sultane.
ZAIRE, esclave d'Atalide.
GARDES.

La scène est à Constantinople, autrement dite Byzance,

dans le sérail du Grand Seigneur,

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.

ACOMAT, OSMIN.

ACOMAT.
Viens , suis-moi. La sultane en ce lieu se doit rendre.
Je pourrai cependant'te parler et t'entendre.

OSMIN.

Et depuis quand , seigneur, entre-t-on dans ces lieux ?,
Dont l'accès était même interdit à nos yeux ?
Jadis une mort prompte eût suivi cette audace.

ACOMAT
Quand tu seras instruit de tout ce qui se passe,
Mon entrée en ces lieux ne te surprendra plus.
Mais laissons, cher Osmin, les discours superflus.
Que ton retour tardait à mon impatience !
Et que d'un oil content je te vois dans Byzance 3!
Instruis-moi des secrets que peut t'avoir appris
Un voyage si long, pour moi seul entrepris.
De ce qu'ont vu tes yeux parle en témoin sincère ;
Songe que du récit, Osmin, que tu vas faire,
Dépendent les destins de l'empire ottoman.
Qu'as-tu vu dans l'armée , et que fait le sultan ?

OSMIN.
Babylone, seigneur, à son prince fidèle,
Voyait sans s'étonner notre armée autour d'elle ;
Les Persans rassemblés marchaient à son secours,

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1 Pendant ce temps, jusqu'à ce qu'elle soit arrivée.

2« Comme le spectateur doit d'abord être très-étonné de voir des hommes dans le sérail, Osmin témoigne sa surprise en y entrant:

Et depuis quand , seigneur, entre-t-on dans ces lieux ? Le vizir lui répond qu'il va bientôt lui en dire la raison, et qu'il doit auparavant l'entretenir de choses plus pressantes. Cette réponse suffit pour laisser en suspens la surprise d'Osmin et celle des spectateurs. Les derniers vers de la première scène répondent à sa question. » (Louis Racine.) 3 Ancien nom de Constantinople.

Et du camp d'Amurat s'approchaient tous les jours.
Lui-même, fatigué d'un long siége inutile,
Semblait vouloir laisser Babylone tranquille!;
Et, sans renouveler ses assauts impuissants,
Résolu de combattre, attendait les Persans.
Mais, comme vous savez, malgré ma diligence,
Un long chemin sépare et le camp et Byzance ;
Mille obstacles divers m'ont même traversé,
Et je puis ignorer tout ce qui s'est passé.

ACOMAT.
Que faisaient cependant nos braves janissaires ?
Rendent-ils au sultan des hommages sincères ?
Dans le secret des cæurs, Osmin, n'as-tu rien lu ?
Amurat jouit-il d'un pouvoir absolu?

OSMIN.
Amurat est content, si nous le voulons croire,
Et semblait se promettre une heureuse victoire 3.
Mais en vain par ce calme il croit nous éblouir :
Il affecte un repos dont il ne peut jouir.
C'est en vain que, forçant ses sonpçons ordinaires,
Il se rend accessible à tous les janissaires :
Il se souvient toujours que son inimitié
Voulut de ce grand corps retrancher la moitié,
Lorsque, pour allermir sa puissance nouvelle,
Il voulait, disait-il, sortir de leur tutelle.
Moi-même souvent entendu leurs discours :
Comme il les craint sans cesse, ils le craignent ioujours .
Ses caresses n'ont point effacé cette injure.
Votre absence est pour eux un sujet de murmure :
Ils regrettent le temps à leur grand cæur si doux,
Lorsque 6 assurés de vaincre ils combattaient sous vous.

1 Babylone est ici pour Bagdad, ville fondée sur les ruines de Séleucie, formée elle-même, en partie, des débris de Babylone. Racine a préféré ce nom comme plus harmonieux et plus connu. C'est Schah-Abbas, roi de Perse, qui s'empara , an commencement du règne d'Amurat, de la province et de la ville de Bagdad.

2 « Il est bien sûr que la diligence d'Osmin ne fait rien à la distance qui est entre Byzance et le camp d'Ainurat, et que par conséquent ce mot malgré, qui marque l'opposition, n'est pas grammaticalement exact. Mais le sens est si clair, et la phrase si naturellement abrégée par cette forme d'ellipse, que, bien loin de la reprocher à l'auteur, il faut lui savoir gré d'avoir dit en si peu de mots ce qu'il fallait dire. » (La Harpe.)

3 D’Olivet a critiqué cet imparfait, que Louis Racine regarde comme une erreur typographique. D'olivet esi trop méticuleux et Louis Racine trop complaisant. Semblait se rapporte au moment du départ d’Osmin, et convient parfaitement.

4 « Voulut lorsqu'il voulait forme, dit Geuffroy, une espèce de galimatias. » Il est certain que celle construction, sielle n'est pas incorrecte , manque au moins d'élégance.

5 « Timet timentes. » (fac.)

6 Le temps... lorsque est ici pour où, que repoussait l'euphonie, car. pour la mesure, Racine eût pu écrire : où de vaincre assurés.

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