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SCÈNE V.

ROXANE, ZATIME.

ROXANE.
Pour la dernière fois, perfide, tu m'as vue,
Et tu vas rencontrer la peine qui t'est due.

ZATIME.
Atalide à vos pieds demande à se jeter',
Et vous prie un moment de vouloir l'écouter,
Madame : elle vous veut faire l'aveu fidèle
D'un secret important qui vous touche plus qu'elle.

ROXANE.
Oui, qu'elle vienne. Et toi, suis Bajazet qui sort;
Et, quand il sera temps, viens m’apprendre son sort.

SCÈNE VI.

ROXANE, ATALIDE.

ATALIDE.
Je ne viens plus, madame, à feindre disposée,
Tromper votre bonté si longtemps abusée ;
Confuse, et digne objet de vos inimitiés,
Je viens mettre mon cæur et mon crime à vos pieds ?.
Oui, madame, il est vrai que je vous ai trompée :
Du soin de mon amour seulement occupée,
Quand j'ai vu Bajazet, loin de vous obéir,
Je n'ai dans mes discours songé qu'à vous trahir.
Je l'aimai dès l'enfance ; et dès ce temps, madame,
J'avais par mille soins su prévenir son âme.
La sultane sa mère, ignorant l'avenir,
Hélas ! pour son malheur 3 se plut à nous unir.

1 « Nous ne verrons plus rien qui soit susceptible d'un effet théâtral. Roxane, qui, après avoir envoyé son amant à la mort, attend tranquillement Atalide, et dit à Zatime encore plus tranquillement :

Et toi, suis Bajazet qui sort ; Et, quand il sera temps, viens m'apprendre son sort; ne peut plus inspirer le moindre intérêt. Ce cinquième acte, trèsfroid, à une scènc près, c'est une complication de meurtres sans intérêt; et, après la sortie de Bajazet , la curiosité seule fait entendre le reste » ( La Harpe.)

2. Cette figure ne satisfait pas l'imagination. D'ailleurs, cetle confession tardive est sans intérêt, puisqu'elle ne peut produire aucun résultat.

3 Le malheur de Bajazet.

Vous l'aimâtes depuis : plus heureux l'un et l'autre,
Si, connaissant mon cæur, ou me cachant le vôtre,
Votre amour de la mienne eût su se défier !
Je ne me noircis point pour le justifier,
Je jure par le ciel, qui me voit confondue,
Par ces grands Ottomans dont je suis descendue,
Et qui tous avec moi vous parlent à genoux
Pour le plus pur du sang qu'ils ont transmis en nous,
Bajazet à vos soins tot ou tard plus sensible,
Madame, à tant d'attraits n'était pas invincible.
Jalouse, et toujours prête à lui représenter
Tout ce que je croyais digne de l'arrêter,
Je n'ai rien négligé, plaintes, larmes, colère,
Quelquefois attestant les mânes de sa mère ;
Ce jour même, des jours le plus infortuné,
Lui reprochant l'espoir qu'il vous avait donné,
Et de ma mort enfin le prenant à partie',
Mon importune ardeur ne s'est point ralentie,
Qu'arrachant malgré lui des gages de sa foi,
Je ne sois parvenue à le perdre avec moi.
Mais pourquoi vos bontés seraient-elles lassées ?
Ne vous arrêtez point à ses froideurs passées ;
C'est moi qui l'y forçai. Les nouds que j'ai rompus
Se rejoindront bientôt quand je ne serai plus.
Quelque peine pourtant qui soit due à mon crime,
N'ordonnez pas vous-même une mort légitime,
Et ne vous montrez point à son cour éperdu
Couverte de mon sang par vos mains répandu :
D'un cæur trop tendre encore épargnez la faiblesse.
Vous pouvez de mon sort me laisser la maîtresse,
Madame; mon trépas n'en sera pas moins prompt.
Jouissez d'un bonheur dont ma mort vous répond;
Couronnez un héros dont vous serez chérie :
J'aurai soin de ma mort; prenez soin de sa vie :.
Allez , madame, allez : avant votre retour,
J'aurai d'une rivale affranchi votre amour.

ROXANE.
Je ne mérite pas un si grand sacrifice :
Je me connais, madame, et je me fais justice.
Loin de vous séparer, je prétends aujourd'hui
Par des næuds éternels vous unir avec lui :
Vous jouirez bientôt de son aimable vue 3.
Levez-vous. Mais que veut Zatime tout émue?

1 « L'accusant d'avoir part à ma mort. On se servait encore alors figurément, dans la poésie et dans l'éloquence, de ces termes, qui ne sont plus d'usage qu'au barreau. Corneille y est fort sujet ; Racine ne se lest permis qu'une fois, et nos bons écrivains y ont renoncé. » (La Harpe.)

2 Cette antithèse fait un jeu de mots assez froid. 3 Cette ironie ne réchauffe pas la scène.

SCÈNE VII.

ROXANE, ATALIDE, ZATIME.

ZATIME.
Ah! venez vous montrer, madame, ou désormais
Le rebelle Acomat est maitre du palais :
Profanant des sultans la demeure sacrée,
Ses criminels amis en ont forcé l'entrée.
Vos esclaves tremblants, dont la moitié s'enfuit,
Doutent si le vizir vous sert ou vous trahit.

ROXANE.
Ah, les traitres ! Allons , et courons le confondre.
Toi, garde ma captive, et songe à m'en répondre.

SCÈNE VIIJ.

ATALIDE, ZATIME.

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ATALIDE.
Hélas ! pour qui mon coeur doit-il faire des võux ?
J'ignore quel dessein les anime tous deux.
Si de tant de malheurs quelque pitié te touche,
Je ne demande point, Zatime, que ta bouche
Trahisse en ma faveur Roxane et son secret :
Mais, de grâce, dis-moi ce que fait Bajazet.
L'as-tu vu ? Pour ses jours n'ai-je encor rien à craindre?

ZATIME.
Madame , en vos malheurs je ne puis que vous plaindre.

ATALIDE.
Quoi ! Roxane déjà l'a-t-elle condamné?

ZATIME.
Madame, le secret m'est surtout ordonné.

ATALIDE.
Malheureuse, dis-moi seulenient s'il respire.

ZATIME.
Il y va de ma vie et je ne puis rien dire.

1 « Zatime n'apprend rien à Roxane du sort de Bajazet; Roxane ne témoigne sur cet objet aucune curiosité, quoiqu'elle eût recommandě à Zatime de venir lui apprendre le sort de Bajazet; mais le počte a besoin que le spectateur l'ignore, et l'on aperçoit trop le besoin du poëte. » (Geoffroy.) Cela est vrai, pour les connaisseurs. Mais on n'en doit pas moins reconnaitre avec quelle adresse Racine a su prolonger l'incertitude, et intéresser encore après la mort de Bajazet.

ATALIDE.
Ah ! c'en est trop , cruelle ! Achève, et que ta main
Lui donne de ton zèle un gage plus certain ;
Perce toi-même un cøur que ton silence accable,
D'une esclave barbare', esclave impitoyable;
Précipite des jours qu'elle me veut ravir;
Montre-toi, s'il se peut, digne de la servir.
Tu me retiens en vain ; et, dès cette même heure,
Il faut que je le voie, ou du moins que je meure.

SCÈNE IX.

ATALIDE, ACOMAT, ZATIME.

ACOMAT.
Ah! que fait Bajazet ? Où le puis-je trouver,
Madame ? Aurai-je encor le temps de le sauver ?
Je cours tout le sérail ; et, même dès l'entrée,
De mes braves amis la moitié séparée
A marché sur les pas du courageux Osmin :
Le reste m'a suivi par un autre chemin.
Je cours et je ne vois que des troupes craintives
D'esclaves effrayés, de femmes fugitives.

ATALIDE.
Ah ! je suis de son sort moins instruite que vous.
Cette esclave le sait.

ACOMAT.

Crains mon juste courroux , Malheureuse , réponds.

SCÈNE X.

ATALIDE, ACOMAT, ZATIME, ZAIRE.

ZAIRE.
Madame...
ATALIDE.
Hé bien,

Zaire!

Qu'est-ce?

ZAIRE.
Ne craignez plus : votre ennemie expire.

ATALIDE.

Roxane?

1 Atalide se souvient qu'elle est du sang des Ottomans, en qualifiant ainsi la sultane.

ZAIRE.
Et ce qui va bien plus vous étonner,
Urcan lui-même, Orcan vient de l'assassiner.

ATALIDE.
Quoi ! lui?

ZAIRE,
Désespéré d'avoir manqué son crime,
Sans doute il a voulu prendre cette victime,

ATALIDE.
Juste ciel, l'innocence a trouvé ton appui!
Bajązet vit encor : vizir, courez à lui.

ZAIRE.
Par la bouche d'Osmin vous serez mieux instruite.
Il a tout vu.

SCÈNE XI.

ATALIDE, ACOMAT, OSMIN, ZAIRE.

ACOMAT.
Ses yeux ne l'ont-ils point séduite ?
Roxane est-elle morte ?

OSMIN.

Oui, j'ai vu l'assassin
Retirer son poignard tout fumant de son sein.
Orcan, qui méditait ce cruel stratagème,
La servait à dessein de la perdre elle-même;
Et le sultan l'avait chargé secrètement
De lui sacrifier l'amante après l'amant '.
Lui-même d'aussi loin qu'il nous a vus paraître :
« Adorez , a-t-il dit, l'ordre de votre maitre ;
De son auguste seing reconnaissez les traits,
Perfides, et sortez de ce sacré palais. »
A ce discours, laissant la sultane expirante,
Il a marché vers nous; et d'une main sanglante
Il nous a déployé l'ordre dont Amurat
Autorise ce monstre à ce double attentat.
Mais, seigneur, sans vouloir l'écouter davantage,
Transportés à la fois de douleur et de rage,
Nos bras impatients ont puni son forfait,
Et vengé dans son sang la mort de Bajazet.

ATALIDE.
Bajazet!

1 « Ce vers répond parfaitement à la critique de madame de Sévigné, qui dit qu'on n'entre point dans les motifs de cette grande tuerie : on y entre parfaitement, et il est très-naturel qu'Amurat, se défiant de Roxane et de Bajazet, ait donné ordre de les faire mourir tous les deux, » (Geoffroy.)

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