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PRÉFACE :

Il n'y a guère de nom plus connu que celui de Mithridatg ? : sa vie et sa mort font une partie considérable de l'histoire romaine ; et, sans compter les victoires qu'il a remportées, on peut dire que ses seules défaites ont fait presque toute la gloire de trois des plus grands capitaines de la république, c'est à savoir de Sylla, de Lucullus et de Pompée 3. Ainsi, je ne pense pas qu'il soit besoin de citer ici mes auteurs : car, excepté quelques événements que j'ai un peu rapprochés par le droit que donne la poésie, tout le monde reconnaîtra aisément que j'ai suivi l'histoire avec beaucoup de fidélité. En effet, il n'y a guère d'actions éclatantes dans la vie de Mithridate qui n'aient trouvé place dans ma tragédie. J'y ai inséré tout ce qui pouvait mettre en jour les mœurs et les sentiments de ce princa, je veux dire sa haine violente

1 Toutes les notes de cette préface sont tirées du commentaire de Geoffroy.

2 Plusieurs princes ont porté ce nom. Le héros de la tragédie de Racine est Mithridate, troisième du nom , septième roi de Pont, surnommé Eupator; monarque vraiment extraordinaire, et qui joue le rôle le plus brillant dans l'histoire romaine. Il régna soixante ans, et vécut environ soixante et douze.

3 C'est à savoir, de Sylla , de Lucullus et de Pompée. Cette fin de phrase ne se trouve pas dans la première édition de Mithridate, publiée dans le mois de mars 1673.

contre les Romains, son grand courage, sa finesse, sa dissimulation, et enfin cette jalousie qui lui était si naturelle, et qui a tant de fois coûté la vie à ses maitresses'.

La seule chose qui pourrait n'être pas aussi connue que le reste, c'est le dessein que je lui fais prendre de passer dans l'Italie. Comme ce dessein m'a fourni une des scènes qui ont le plus réussi dans ma tragédie, je crois que le plaisir du lecteur pourra redoubler quand il verra que presque tous les historiens ont dit ce que je fais dire ici à Mithridate.

Florus, Plutarque, et Dion Cassius, nomment les pays par où il devait passer. Appien d'Alexandrie entre plus dans le détail ; et, après avoir marqué les facilités et les secours que Mithridate espérait trouver dans sa marche, il ajoute que ce projet fut le prétexte dont Pharnace se servit pour faire révolter toute l'armée, et que les soldats, effrayés de l'entreprise de son père, la regardèrent comme le désespoir d'un prince qui ne cherchait qu'à périr avec éclat. Ainsi, elle fut en partie cause de sa mort, qui est l'action de ma tragédie.

J'ai encore lié ce dessein de plus près à mon sujet : je m'en suis servi pour faire connaître à Mithridate les

1 Mithridate joignait à un esprit très-cultivé, à de vastes connaissances , des meurs barbares. Il gouvernait ses femmes avec autant de cruauté que les modernes souverains de la Turquie et de la Perse. Il n'épargna pas son propre sang: ses sours, ses fils, et sa mère elle-même, furent les victimes de sa férocité; mais de grandes actions couvrent ses crimes. L'histoire semble lui pardonner ses vices en faveur de ses grandes qualités : on ne voit plus le despole jaloux, dissimulé, cruel ; on ne voit que le roi qui combat et meurt pour conserver ses droits et son indépendance. — Racine, dans la seconde édition de Mithridate, a ajouté les deux dernières phrases de cet alinéa.

secrets sentiments de ses deux fils. On ne peut prendre trop de précaution pour ne rien mettre sur le théâtre qui ne soit très-nécessaire ; et les plus belles scènes sont en danger d'ennuyer du moment qu'on les peut séparer de l'action, et qu'elles l'interrompent au lieu de la conduire vers sa fin'.

Voici la réflexion que fait Dion Cassius sur ce dessein de Mithridate : « Cet homme était véritablement né pour entreprendre de grandes choses. Comme il avait souvent éprouvé la bonne et la mauvaise fortune, il ne croyait rien au-dessus de ses espérances et de son audace, et mesurait ses desseins bien plus à la grandeur de son courage qu'au mauvais état de ses affaires ; bien résolu , si son entreprise ne réussissait point, de faire une fin digne d'un grand roi, et de s'ensevelir lui-même sous les ruines de son empire plutôt que de vivre dans l'obscurité et dans la bassesse 2. »

J'ai choisi Monime entre les femmes que Mithridate a aimées. Il paraît que c'est celle de toutes qui a été la plus vertueuse, et qu'il a aimée le plus tendrement. Plutarque semble avoir pris plaisir à décrire le malheur et les sentiments de cette princesse. C'est lui qui m'a donné l'idée de Monime ; et c'est en partie sur la peinture qu'il en a faite que j'ai fondé un caractère que je puis dire qui n'a point déplu. Le lecteur trouvera bon que je rapporte ses paroles telles qu'Amyot les a traduites : car elles ont une grâce dans le vieux style de ce traducteur que je ne crois point pouvoir égaler dans notre langage moderne :

i Dans la première édition, la préface finissait en cet endroit.

Hist. rom., lib. XXXVII.

« Cette-ci estoit fort renommée entre les Grecs, pour ce que quelques sollicitations que lui sceust faire le roi en estant amoureux, jamais ne voulut entendre à toutes ses poursuites jusqu'à ce qu'il y eust accord de mariage passé entre eux, qu'il lui eust envoyé le diadème ou bandeau royal, et qu'il l'eust appelée royne. La pauvre dame, depuis que ce roi l'eust espousée, avoit vécu en grande desplaisance, ne faisant continuellement autre chose que de plorer la malheureuse beauté de son corps, laquelle, au lieu d'un mari, lui avoit donné un maistre, et, au lieu de compaignie conjugale, et que doibt avoir une dame d'honneur, lui avoit baillé une garde et garnison d'hommes barbares, qui la tenoient comme prisonnière loin du doulx pays de la Grèce, en lieu où elle n'avoit qu'un songe et une ombre des biens qu'elle avoit espérés; et au contraire avoit réellement perdu les véritables, dont elle jouissoit au pays de sa naissance. Et quand l'eunuque fut arrivé devers elle, et lui eust faict commandement de par le roi qu'elle eust à mourir, adonc elle s'arracha d'alentour de la teste son bandeau royal, et, se le nouant alentour du col, s'en pendit. Mais le bandeau ne fut pas assez fort et se rompit incontinent. Et lors elle se prit à dire : «0 maudit et malheureux « tissu, ne me serviras-tu point au moins à ce triste « service ? » En disant ces paroles, elle le jeta contre terre, crachant dessus, et tendit la gorge à l'eunuque '. »

Xipharès était fils de Mithridate et d'une de ses

1 (Plutarque , Vie de Lucullus.) Racine a supprimé plusieurs mots du texte d’Amyot, et y a fait quelques changements, afin de restreindre à Monime ce qui , dans ce récit, s'applique en général aux femmes de Mithridate.

femmes qui se nommait Stratonice. Elle livra aux Romains une place de grande importance, où étaient les trésors de Mithridate, pour mettre son fils Xipharès dans les bonnes grâces de Pompée. Il y a des historiens qui prétendent que Mithridate fit mourir ce jeune prince pour se venger de la perfidie de sa mère.

Je ne dis rien de Pharnace : car qui ne sait pas que ce fut lui qui souleva contre Mithridate ce qui lui restait de troupes, et qui força ce prince à se vouloir empoisonner et à se passer son épée au travers du corps pour ne pas tomber entre les mains de ses ennemis ? C'est ce même Pharnace qui fut vaincu depuis par Jules César, et qui fut tué ensuite dans une autre bataille

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