Imágenes de páginas
PDF
EPUB
[ocr errors]

Ne sacrifiera point les pleurs des malheureux
Aux intérêts du sang qui vous unit tous deux.
Vous devez à ces mots reconnaître Pharnace :
C'est lui, seigneur, c'est lui dont la coupable audace
Veut, la force à la main!, m'attacher à son sort
Par un hymen pour moi plus cruel que la mort.
Sous quel astre ennemi faut-il que je sois née !
Au joug d'un autre hymen sans amour destinée,
A peine suis-je libre et goûte quelque paix,
Qu'il faut que je me livre à tout ce que je hais.
Peut-être je devrais, plus humble en ma misère,
Me souvenir du moins que je parle à son frère :
Mais, soit raison, destin, soit que ma haine en lui 3
Confonde les Romains, dont il cherche l'appui,
Jamais hymen formé sous le plus noir auspice
De l'hymen que je crains n'égala le supplice.
Et si Monime en pleurs ne vous peut émouvoir,
Si je n'ai plus pour moi que mon seul désespoir,
Au pied du même autel où je suis attendue 5,
Seigneur, vous me verrez, à moi-même rendue,
Percer ce triste cour qu'on veut tyranniser,
Et dont jamais encor je n'ai pu disposer 6.

XIPHARÈS.
Madame, assurez-vous de mon obéissance;
Vous avez dans ces lieux une entière puissance :
Pharnace ira , s'il veut, se faire craindre ailleurs.
Mais vous ne savez pas encor tous vos malheurs.

MONIME.
Hé ! quel nouveau maiheur peut affliger Monime,
Seigneur ?

1 La force à la main , comme on dit la menace à la bouche; mais l'analogie n'est pas complète, et il y a ici une hardiesse de langage qu'il faut remarquer.

2«Quelle grâce louchante, quel art et quel charme de style dans ce discours de Monime! Avec combien d'adresse elle excuse sa haine contre Pharnace ! Comme elle flatte, sans le savoir et sans paraître s'en douter, tous les sentiments les plus chers au coeur de Xipharès ! Quelle situation délicate et intéressante ! Enfin que de naturel et de simplicité dans sa douleur! » (Geoffroy.)

3 Confondre les Romains en lui est d'une mâle concision, pour dire que, dans sa haine, Monime confond Pharnace et les Romains.

4 « Quand ce mot est au figuré, comme sous vos auspices , pour sous votre protection, il n'a point de singulier. Il en a un quand il est, comme ici, au propre, pour augurium(Louis Racine.)

☆ Ces vers , comme le remarque Geoffroy, montrent la fermeté du caractère de Monime, et annoncent la résistance qu'elle opposera plus tard à Mithridate.

6 «Ce vers est ici jeté adroitement; il prépare à une déclaration, à un aveu, puisque enfin il y a encore de tout cela dans cette pièce; mais les gradations sont observées. » (La Harpe.)

[ocr errors]

»

XIPHARÈS.
Si vous aimer c'est faire un si grand crime',
Pharnace n'en est pas seul coupable aujourd'hui ;
Et je suis mille fois plus criminel que lui.

MONIME.
Vous!

XIPHARES.
Mettez ce malheur au rang des plus funestes ;
Attestez, s'il le faut, les puissances célestes ?
Contre un sang malheureux, né pour vous tourmenter,
Père, ensants, animés à vous persécuter;
Mais avec quelque ennui que vous puissiez apprendre
Cet amour criminel qui vient de vous surprendre,
Jamais tous vos malheurs ne sauraient approcher
Des maux que j'ai soufferts en le voulant cacher.
Ne croyez point pourtant que, semblable à Pharnace,
Je vous serve aujourd'hui pour me mettre en sa place.
Vous voulez être à vous, j'en ai donné ma foi “,
Et vous ne dépendrez ni de lui ni de moi.
Mais, quand je vous aurai pleinement satisfaite,
En quels lieux avez-vous choisi votre retraite ?
Sera-ce loin, madame, ou près de mes États?
Me sera-t-il permis d'y conduire vos pas ?
Verrez-vous d'un même vil le crime et l'innocence ?
En fuyant mon rival, fuirez-vous ma présence ?
Pour prix d'avoir si bien secondé vos souhaits,
Faudra-t-il me résoudre å ne vous voir jamais?

MONIME.
Ah! que m'apprenez-vous !

XIPHARÈS.

Hé quoi ! belle Monime,
Si le temps peut donner quelque droit légitime,
Faut-il vous dire ici que le premier de tous
Je vous vis, je formai le dessein d'être à vous,
Quand vos charmes naissants, inconnus à mon père,
N'avaient encor paru qu'aux yeux de votre mère ?
Ah! si, par mon devoir forcé de vous quitter,
Tout mon amour alors ne put pas éclater,
Ne vous souvient-il plus, sans compter tout le reste 5,
Combien je me plaignis de ce devoir funeste ?

[ocr errors]

1 «On a repris avec raison ces déclarations , qui tombent dans une galanterie romanesque, et n'ont pas la dignite tragique, quoiqu'elles ne manquent ni d'élégance ni de gràce. » ( Geoffroy.) Oui, cela est vrai, et Xipharès, tout prince qu'il est, rappelle ce personnage comique dictant une lettre qui commence ainsi : « Si c'est pécher que de vous aimer, je pèche, etc. »

2 «Pure galanterie! Ce n'est pas là de la tragédie. » (La Harpe.)

3 Il n'y a point ici d'ellipse forcée, comme le veut Geoffroy, mais une apposition.

A J'ai promis que vous seriez libre.

5 Sans compter tout le reste , hémistiche faible, est sans doute, comme on l'a remarqué, un sacrifice à la rime.

»

Ne vous souvient-il plus, en quittant vos beaux yeux,
Quelle vive douleur attendrit mes adieux ?
Je m'en souviens tout seul : avouez-le, madame,
Je vous rappelle un songe effacé de votre âme.
Tandis que, loin de vous, sans espoir de retour,
Je nourrissais encore un malheureux amour,
Contente , et résolue à l'hymen de mon père,
Tous les malheurs du fils ne vous affligeaient guère.

MONIME.
Hélas !

XIPHARÈS.
Avez-vous plaint un moment mes ennuis :

MONIME.
Prince... n'abusez point de l'état où je suis '.

XIPHARÈS.
En abuser, 0 ciel ! quand je cours vous défendre,
Sans vous demander rien, sans oser rien prétendre? ;
Que vous dirai-je enfin ? lorsque je vous promets
De vous mettre en état de ne me voir jamais !

MONIME.
C'est me promettre plus que vous ne sauriez faire.

XIPHARÈS.
Quoi ! malgré mes serments, vous croyez le contraire ?
Vous croyez qu'abusant de mon autorité,
Je prétends attenter à votre liberté ?
On vient, madame, on vient : expliquez-vous, de grâce.
Un mot.

MONIME.
Défendez-moi des fureurs de Pharnace :
Pour me faire, seigneur, consentir à vous voir,
Vous n'aurez pas besoin d'un injuste pouvoir 3.

XIPHARÈS.
Ah, madame!

[blocks in formation]

1 « Tout cela, il faut le dire, est de la fadeur, et ne peut passer que dans l'églogue et dans l'élégie. Mais ce vers si élégant:

Quelle vive douleur attendrit mes adieux, et quelques autres vers , rappellent au moins le poëte , si l'on ne voit pas encore le poëte tragique. » (La Harpe.)

2 Prétendre signifieici, comme dans la scène suivante, page 348, sans vouloir rien prétendre, aspirer à , et il a pour régime direct rien, pris dans le sens positif rem. Racine écrit indifféremment prétendre à quelque chose, et prétendre quelque chose , dans le même sens. La distinction qui réduit prétendre avec un régime direct au sens de soutenir une opinion, est une prétention des grammairiens.

3 Monime, qui veut se taire, laisse échapper son secret, et quoiqu'elle puisse dire, act. II, sc. 1:

Mon cour affermi N'a rien dit, ou du moins n'a parlé qu'à demi, elle en a dit assez pour être comprise.

SCÈNE III.

MONIME, PHARNACE, XIPHARĖS.

[ocr errors]

PHARNACE.
Jusques à quand, madame, attendrez-vous mon père ?
Des témoins de sa mort viennent à tous moments
Condamner votre doute et vos retardements.
Venez, fuyez l'aspect de ce climat sauvage,
Qui ne parle à vos yeux que d'un triste esclavage :
Un peuple obéissant vous attend à genoux,
Sous un ciel plus heureux et plus digne de vous.
Le Pont vous reconnait dès longtemps pour sa reine :
Vous en portez encor la marque souveraine ;
Et ce bandeau royal fut mis sur votre front
Comme un gage assuré de l'empire de Pont.
Maitre de cet Etat que mon père me laisse,
Madame, c'est à moi d'accomplir sa promesse.
Mais il faut, croyez-moi, sans attendre plus tard',
Ainsi que notre hymen, presser notre départ :
Nos intérêts communs et mon cœur le demandent.
Prêts à vous recevoir, mes vaisseaux nous attendent ;
Et du pied de l'autel vous y pouvez monter,
Souveraine des mers qui vous doivent porter.

MONIME.

Seigneur, tant de bontés ont lieu de me confondre.
Mais, puisque le temps presse, et qu'il faut vous répondre,
Puis-je, laissant la feinte et les déguisements,
Vous découvrir ici mes secrets sentiments ?

PHARMACE.
Vous pouvez tout.

MONIME.

Je crois que je vous suis connue.
Éphèse? est mon pays ; mais je suis descendue
D'aïeux, ou rois, seigneur, ou héros qu’autrefois
Leur vertu, chez les Grecs, mit au-dessus des rois.
Mithridate me vit; Éphèse et l’lonie
A son heureux empire était alors unie :

2

1 Plus longtemps. Ce vers est faible. Mais celui qui termine cette tirade esi magnifique :

Souveraine des mers qui vous doivent porter. 2. Selon Plutarque, Monime n'était point d'Ephèse, mais de Milet. (Vie de Lucullus, chap. IX.) Éphèse a été préféré pour l'harmonie. Les deux villes sont dans l'Ionio.

1

Il daigna m'envoyer ce gage de sa foi.
Ce fut pour ma famille une suprême loi :
Il fallut obéir. Esclave couronnée,
Je partis pour l'hymen où ' j'étais destinée.
Le roi, qui m'attendait au sein de ses États,
Vit emporter ailleurs ses desseins et ses pas,
Et, tandis que la guerre occupait son courage,
M'envoya dans ces lieux éloignés de l'orage.
J'y vins : j'y suis encor. Mais cependant, seigneur,
Mon père paya cher ce dangereux honneur :
Et les Romains vainqueurs, pour première victime,
Prirent Philopæmen ?, le père de Monime.
Sous ce titre funeste il se vit immoler;
Et c'est de quoi, seigneur, j'ai voulu vous parler.
Quelque juste fureur dont je sois animée,
Je ne puis point à Rome opposer une armée :
Inutile témoin de tous ses attentats,
Je n'ai pour me venger ni sceptre ni soldats;
Enfin, je n'ai qu'un cælir. Tout ce que je puis faire,
C'est de garder la foi que je dois à mon père,
De ne point dans son sang aller tremper mes mains,
En épousant en vous l'allié des Romains.

PHARNACE.
Que parlez-vous de Rome et de son alliance ?
Pourquoi tout ce discours et cette défiance?
Qui vous dit qu'avec eux je prétends m’allier ?

MONIME.
Mais vous-même, seigneur, pouvez-vous le nier?
Comment m'offririez-vous l'entrée et la couronne
D'un pays que partout leur armée environne,
Si le traité secret qui vous lie aux Romains
Ne vous en assurait l'empire et les chemins ?

PHARNACE.
De mes intentions je pourrais vous instruire,
Et je sais les raisons que j'aurais à vous dire,
Si, laissant en effet les vains déguisements,
Vous m'aviez expliqué vos secrets sentiments;
Mais enfin je commence, après tant de traverses 3,
Madame, à rassembler vos excuses diverses ;
Je crois voir l'intérêt que vous voulez céler,
Et qu'un autre qu'un père ici vous fait parler.

i Où, auquel. C'est ainsi que Voltaire a dit, dans Alzire :

Pardonne à cet hymen où j'ai pu consentir. Nos poëtes s'enhardissent à reprendre cet emploi de où , tombé en désuétude. Ils ont raison.

2 Il n'est pas question ici du célèbre Philopomen, chef de la ligne des Achéens, mort longtemps avant la naissance de Mithridaie. Le nom du père de Monime est inconnu.

3 Traverses est pris improprement dans le sens de détours.

[ocr errors]
« AnteriorContinuar »