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PRÉFACE.

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Il n'y a rien de plus célèbre dans les poëtes que le sacrifice d'Iphigénie ; mais ils ne s'accordent pas tous ensemble sur les plus importantes particularités de ce sacrifice. Les uns, comme Eschyle dans Agamemnon, Sophocle dans Electre', et, après eux, Lucrèce, Horace, et beaucoup d'autres ?, veulent qu'on ait en effet répandu le sang d'Iphigénie, fille d'Agamemnon, et qu'elle soit morte en Aulide. Il ne faut que lire Lucrèce, au commencement de son premier livre :

« Aulide quo pacto Triviai virginis aram
« Iphianassai turparunt sanguine føde
« Ductores Danaum, etc. 3 »

Et Clytemnestre dit, dans Eschyle, qu'Agamemnon, son mari, qui vient d'expirer, rencontrera dans les enfers Iphigénie, sa fille, qu'il a autrefois immolée 4.

1 Clytemnestre, se justifiant du meurtre d’Agamemnon, dit à sa fille: « Ce père, que tu pleures toujours, a seul de tous les Grecs osé immoler aux dieux ta propre sour. » 2 Notamment Virgile, au deuxième livre de l'Énéide , v. 116:

« Sanguine placastis ventos et virgine cæsa. » 3 De vingt rois enchaînant la sombre frénésie,

Quand les dieux leur fermaient les chemins de l'Asie ,
D'un père ambitieux l'homicide ferveur
Du sang d'Iphigénie acheta leur faveur.

De Pongerville , t. I, p. 11. 4 Racine fait allusion au passage suivant : « Ses funérailles ne retentiront point du gémissement désolé des siens, mais Iphigénie, sa fille , pleine d'un tendre empressement, s'avancera au-devant d'un père, et l'embrassera sur les bords du rapide fleuve des douleurs. » ( Trad. d’A. Pierron, p. 182.)

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D'autres ont feint que Diane, ayant eu pitié de cette jeune princesse, l'avait enlevée et portée dans la Tauride, au moment qu'on l'allait sacrifier, et que la déesse avait fait trouver en sa place ou une biche, ou une autre victime de cette nature. Euripide a suivi cette fable, et Ovide l'a mise au nombre des métamorphoses.

Il y a une troisième opinion, qui n'est pas moins ancienne que les deux autres sur Iphigénie. Plusieurs auteurs, et entre autres Stésichorus, l'un des plus fameux et des plus anciens poëtes lyriques, ont écrit qu'il était bien vrai qu'une princesse de ce nom avait été sacrifiée, mais que cette Iphigénie était une fille qu'Hélène avait eue de Thésée. Hélène, disent ces auteurs, ne l'avait osé avouer pour sa fille, parce qu'elle n'osait déclarer à Ménélas qu'elle eût été mariée en secret avec Thésée. Pausanias ( Corinth., p. 125 ) rapporte et le témoignage et les noms des poëtes qui ont été de ce sentiment, et il ajoute que c'était la créance commune de tout le pays d'Argos.

Homère, enfin, le père des poëtes, a si peu prétendu qu’Iphigénie, fille d’Agamemnon , eût été ou sacrifiée en Aulide, ou transportée dans la Scythie, que, dans le IXe livre de l’Iliade, c'est-à-dire près de dix ans depuis l'arrivée des Grecs devant Troie, Aga. memnon fait offrir en mariage à Achille sa fille Iphigénie, qu'il a, dit-il, laissée à Mycène, dans sa maison.

J'ai rapporté tous ces avis si différents , et surtout le passage de Pausanias, parce que c'est à cet auteur que je dois l'heureux personnage d'Ériphile, sans lequel je n'aurais jamais osé entreprendre cette tragédie. Quelle apparence que j'eusse souillé la scène par le meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable qu'il fallait représenter Iphigénie ? Et quelle apparence encore de dénouer ma tragédie par

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le secours d'une déesse et d'une machine et par une métamorphose qui pouvait bien trouver quelque créance du temps d'Euripide, mais qui serait trop absurde et trop incroyable parmi nous ?

Je puis dire donc que j'ai été très-heureux de trouver dans les anciens cette autre Iphigénie que j'ai pu représenter telle qu'il m'a plu , et qui, tombant dans le malheur où cette amante jalouse voulait précipiter sa rivale, mérite en quelque façon d'être punie, sans être pourtant tout à fait indigne de compassion. Ainsi le dénoûment de la pièce est tiré du fond même de la pièce ; et il ne faut que l'avoir vu représenter pour comprendre quel plaisir j'ai fait au spectateur, et en sauvant à la fin une princesse vertueuse pour qui il s'est si fort intéressé dans le cours de la tragédie, et en la sauvant par une autre voie que par un miracle qu'il n'aurait pu souffrir, parce qu'il ne le saurait jamais croire. - Le voyage d'Achille à Lesbos, dont ce héros se rend maitre, et d'où il enlève Ériphile avant que de venir en Aulide, n'est pas non plus sans fondement. Euphorion de Chalcide', poëte très-connu parmi les anciens, et dont Virgile ( Eclog. x) et Quintilien (Instit., lib. X) font une mention honorable , parlait de ce voyage de Lesbos?. Il disait, dans un de ses poëmes, au rapport de Parthénius, qu'Achille avait fait la conquête de cette île avant que de joindre l'armée des Grecs, et qu'il y avait même trouvé une princesse qui s'était éprise d'amour pour lui.

1 Il fallait dire Chalcis.

2 Gallus avait traduit les poésies d’Euphorion, et Virgile lui fait dire, Ecl. x, v. 50 :

« Ibo et Chalcidico quæ sunt mihi condita versu

Carmina pastoris Siculi modulabor avena. » Et Quintilien, faisant allusion à ce passage , s'appuie de l'autorité de Virgile pour louer Euphorion : « Quid ? Euphorionem transi« bimus? Quem nisi probasset Virgilius, idem nunquam condi« torum Chalcidico versu carminum fecisset in Bucolicis men« tionem. »

Voilà les principales choses en quoi je me suis un peu éloigné de l'économie et de la fable d'Euripide. Pour ce qui regarde les passions, je me suis attaché à le suivre plus exactement. J'avoue que je lui dois un bon nombre des endroits qui ont été le plus approuvés dans ma tragédie ; et je l'avoue d'autant plus volontiers, que ces approbations m'ont confirmé dans l'estime et dans la vénération que j'ai toujours eues pour les ouvrages qui nous restent de l'antiquité. J'ai reconnu avec plaisir, par l'effet qu'a produit sur notre théâtre tout ce que j'ai imité ou d'Homère ou d'Euripide, que le bon sens et la raison étaient les mêmes dans tous les siècles. Le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes; mes spectateurs ont été émus des mêmes choses qui ont mis autrefois en larmes le plus savant peuple de la Grèce, et qui ont fait dire qu'entre les poëtes Euripide était extrêmement tragique, tpayıxótatos, c'est-à-dire qu'il savait merveilleusement exciter la compassion et la terreur, qui sont les véritables effets de la tragédie.

Je m'étonne, après cela, que des modernes aient témoigné depuis peu tant de dégoût pour ce grand poëte, dans le jugement qu'ils ont fait de son Alceste. Il ne s'agit point ici de l'Alceste ; mais, en vérité, j'ai trop d'obligation à Euripide pour ne pas prendre quelque soin de sa mémoire, et

pour

laisser échapper l'occasion de le réconcilier avec ces messieurs : je m'assure qu'il n'est si mal dans leur esprit que parce qu'ils n'ont pas bien lu l'ouvrage sur lequel ils l'ont condamné. J'ai choisi la plus importante de leurs objections, pour leur montrer que j'ai raison de parler ainsi. Je dis la plus importante de leurs objections, car ils la répètent à chaque page, et ils ne soupçonnent pas seulement que l'on puisse répliquer.

1 Perrault, Parallèle des Anciens et des Modernes.

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