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Sous un ciel étranger comme moi transplantées.
Dans un lieu séparé de prosanes témoins,
Je mets à les former mon élude et mes soins;
Et c'est là que, fuyant l'orgueil du diadème ,
Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même',
Aux pieds de l'Eternel je viens m'humilier,
Et goûter le plaisir de me faire oublier ?.
Mais à tous les Persans je cache leurs familles.
Il faut les appeler. Venez , venez , mes filles,
Compagnes autrefois de ma captivité,
De l'antique Jacob jeune postérité 3.

SCÈNE II.

ESTHER, ÉLISE, LE CHOEUR.

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UNE ISRAÉLITE, chantant derrière le théâtre.
Ma sæur, quelle voix nous appelle ?

UNE AUTRE.
J'en reconnais les agréables sons :
C'est la reine.

TOUTES DEUX.
Courons, mes seurs,

obéissons.
La reine nous appelle :
Allons, rangeons-nous auprès d'elle.
TOUT LE CHOEUR, entrant sur la scène par plusieurs

endroits différents.
La reine nous appelle :
Allons, rangeons-nous auprès d'elle.

ELISE.
Ciel! quel nombreux essaim d'innocentes beautés
S'offre à mes yeux en foule, et sort de tous côtés !
Quelle aimable pudeur sur leur visage est peinte!
Prospérez, cher espoir d'une nation sainte.
Puissent jusques au ciel vos soupirs innocents
Monter comme l'odeur d'un agréable encens ^!

1 Puyant le bruit des cours et se cherchant lui-même,

Il avait déposé l'orgueil du diadème. (Volt. Henr., chant 1.) 9. Ces soins donnés à l'éducation de jeunes filles, et cette fuite de la cour vers une pieuse retraite, designaient madame de Maintenon. 3 C'est textuellement le premier vers de l’OEdipe Roi:

*Ω τέκνά Κάδμου του πάλαι νέα τροφή, que M.-J. Chénier traduit ainsi :

Enfants, du vieux Cadmus postérité nouvelle. 4 « Ascendit fumus incensorum de orationibus sanctorum, de manu angeli, coram Deo. » (Apocalyp., cap. vi.)

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Que Dieu jette sur vous des regards pacifiques !

ESTHER.
Mes filles, chantez-nous quelqu'un de ces cantiques *
Où vos voix si souvent se mêlant à mes pleurs
De la triste Sion célèbrent les malheurs.

UNE ISRAÉLITE chante seule.
Déplorable Sion, qu'as-tu fait de ta gloire ?

Tout l'univers admirait ta splendeur :
Tu n'es plus que poussière; et de cette grandeur
Il ne nous reste plus que la triste mémoire.
Sion , jusques au ciel élevée autrefois,
Jusqu'aux enfers maintenant abaissée,

Puissé-je demeurer sans voix,
Si dans mes chants ta douleur retracée
Jusqu'au dernier soupir n'occupe ma pensée ?!

TOUT LE CHOEUR.
O rives du Jourdain! Ô champs aimés des cieux!

Sacrés monts, fertiles vallées
Par cent miracles signalées !
Du doux pays de nos aïeux
Serons-nous toujours exilées ?

UNE ISRAÉLITE, seule.
Quand verrai-je, o Sion! relever tes remparts,
Et de tes tours les magnifiques faites ?

Quand verrai-je de toutes parts
Tes peuples en chantant accourir à tes fetes?

TOUT LE CHOEUR.
O rives du Jourdain! ô champs aimés des cieux!

Sacrés monts, fertiles vallées
Par cent miracles signalées !
Du doux pays de nos aïeux
Serons-nous toujours exilées?

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1 « Et qui abduxerunt nos : « Hymnum cantate nobis de canticis • Sion. » (Psal. CXXXVI.)

2 « Adhæreat lingua mea faucibus meis, si non meminero tui, « si non proposuero Jerusalem in principio lætitiæ meæ. » (Psal. CXXXVI). Guillaume du Vair, à la fin du xvie siècle, a paraphrasė le psaume Super flumina Babylonis. On remarque dans sa paraphrase le passage suivant, que M. A. C. Sapey (Essai sur du Pair, p. 117) a rapproché des vers de Racine :

O Sion ! si jamais tellement je t'oublie,
Que puissé-je aussitôt moi-même m'oublier,
Et mes doigts engourdis ne puissent de ma vie
Le doux son de mon luth à ma voix allier!
Ma langue à mon palais tienne toute séchée
Sans pouvoir désormais un seul mot prononcer,
Si jamais d'aucun soin on la trouve empeschée

Que de louer ton nom et partout l'annoncer. Racine fait pâlir son derancier. Ces choeurs d'Esther, par lesquels il réalise le projet, depuis longtemps conçu , d'introduire dans la tragédie des morceaux lyriques, ces chours sont de véritables chefsd'ouvre. La poésie sacrée, déjà si noble dans Malherbe, mais affajblie par Desportes, Racan et Godeau, reprend ici toute sa majeste.

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SCÈNE III.

ESTHER, MARDOCHÉE, ÉLISE, LE CHOEUR.

ESTHER.
Quel profane en ce lieu s'ose avancer vers nous ?
Que vois-je ? Mardochée! 0 mon père, est-ce vous ?
Un ange du Seigneur, sous son aile sacrée,
A donc conduit vos pas, et caché votre entrée ?
Mais d'où vient cet air sombre, et ce cilice affreux,
Et cette cendre enfin qui couvre vos cheveux ??
Que nous annoncez-vous ?

MARDOCHÉE.

O reine infortunée!
O d'un peuple innocent barbare destinée !
Lisez , lisez l'arrêt détestable, cruel...
Nous sommes tous perdus! et c'est fait d'Israël!

ESTHER.
Juste ciel ! tout mon sang dans mes veines se glace.

MARDOCHÉE.
On doit de tous les Juifs exterminer la race.
Au sanguinaire Aman nous sommes tous livrés;
Les glaives, les couteaux sont déjà préparés ?;
Toute la nation à la fois est proscrite.
Aman , l'impie Aman, race d'Amalécite,
A, pour ce coup funeste, armé tout son crédit;
Et le roi, trop crédule, a signé cet édit.
Prévenu contre nous par cette bouche impure,
Il nous croit en horreur à toute la nature.
Ses ordres sont donnés; et, dans tous ses États,
Le jour fatal est pris pour tant d'assassinats.
Cieux, éclairerez-vous cet horrible carnage!
Le fer ne connaitra ni le sexe ni l'âge;
Tout doit servir de proie aux tigres, aux vautours;
Et ce jour effroyable arrive dans dix jours 3.

ESTHER.
O Dieu , qui vois former des desseins si funestes,
As-tu donc de Jacob abandonné les restes ?

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1 « Quæ quum audisset Mardochæus, scidit vestimenta sua, et indutus est sacco, spargens cinerem capiti.» (Esther, cap. Iv.) 2 Mais le fer, le bandeau, la flamine est toute prête.

Iphigénie , act. ill , sc. v, p. 443. 3 « Jussimus ut quoscunque Aman, qui omnibus provinciis præpositus est, et secundus a rege et quem patris loco colimus, monstraverit, cum conjugibus ac liberis deleantur ab inimicis suis nullusque eorum misereatur, quarta decima die duodecimi mensis Adar anni præsentis. » (Esther, cap. XIII.)

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UNE DES PLUS JEUNES ISRAÉLITES.
Ciel, qui nous désendra , si tu ne nous défends

MARDOCHÉE.
Laissez les pleurs, Esther, à ces jeunes enfants.
En vous est tout l'espoir de vos malheureux frères :
Jl faut les secourir; mais les heures sont chères;
Le temps vole, et bientôt amènera le jour
Où le nom des Hébreux doit périr sans retour'.
Toute pleine du feu de tant de saints prophètes,
Allez, osez au roi déclarer qui vous cies.

ESTHER.
Hélas ! ignorez-vous quelles sévères lois
Aux timides mortels cachent ici les rois ?
Au fond de leurs palais leur majesté terrible
Affecte à leurs sujets de se rendre invisible ;
Et la mort est le prix de tout audacieux ?
Qui, sans etre appelé, se présente à leurs yeux,
Si le roi dans l'instant, pour sauver le coupable,
Ne lui donne à baiser son sceptre redoutable.
Rien ne met à l'abri de cet ordre fatal,
Ni le rang, ni le sexe, et le crime est égal.
Moi-même, sur son trône, à ses côtés assise,
Je suis à cette loi, comme une autre, soumise :
Et, sans le prévenir, il faut, pour lui parler,
Qu'il me cherche, ou du moins qu'il me fasse appeler.

MARDOCHÉE.
Quoi! lorsque vous voyez périr votre patrie,
Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie!
Dicu parle , ct d'un mortel vous craignez le courroux!
Que dis-je ? votre vie, Esther, est-elle à vous ?
N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue ?
N'est-elle pas à Dieu, dont vous l'avez reçue ?
Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas ,
Si pour sauver son peuple il ne vous gardait pas 3 ?
Songez-y bien : ce Dieu ne vous a pas choisie
Pour être un vain spectacle aux peuples de l'Asie,
Ni pour charmer les yeux des profanes humains :
Pour un plus noble usage il réserve ses saints.
S'immoler pour son nom et pour son héritage,
D'un enfant d'Israël voilà le vrai partage :
Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours !
Et quel besoin son bras a-t-il de nos secours ?

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1 « Venit summa dies et ineluctabile tempus Dardaniæ. »

Æn., 1. I1, v. 323. 2. Omnes servi regis et cunctæ quæ sub ditione ejus sunt norunt provinciæ, quod , sive vir, sive mulier, non vocatus, interius atrum intraverit, absque ulla cunciatione statim interficiatur, nisi forte rex auream virgam ad eum telenderit pro signo clementiæ. » (Esther, cap. IV.)

3« Ei quis novit utrum idcirco ad regnum veneris, ut in tali tempore parareris ? » (Esther, cap. IV.)

Que peuvent contre lui tous les rois de la terre?
En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre :
Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer;
lį parle, et dans la poudre il les fait tous rentrer.
Au seul son de sa voix la mer fuit, le ciel tremble;
Jl voit comme un néant tout l'univers ensemble;
Et les faibles mortels, vains jouets du trépas,
Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas '.
S'il a permis d'Aman l'audace criminelle,
Sans doute qu'il voulait éprouver votre zèle.
C'est lui qui, m'excitant à vous oser chercher,
Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher ;
Et s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles,
Nous n'en verrons pas moins éclater ses merveilles.
Il peut confondre Aman , il peut briser nos fers
Par la plus faiblc main qui soit dans l'univers ;
Et vous, qui n'aurez point accepté cette grâce,
Vous périrez peut-être et toute votre race?.

ESTHER.
Allez : que tous les Juifs dans Suse répandus,
A prier avec vous jour et nuit assidus,
Me prêtent de leurs væux le secours salutaire,
Et pendant ces trois jours gardent un jeûne austère 3.
Déjà la sombre nuit a commencé son tour :
Demain, quand le soleil rallumera le jour,
Contente de périr, s'il faut que je périsse,
J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.
Qu'on s'éloigne un moment.

(Le chąur se retire vers le fond du théâtre.)

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ESTHER.

O mon souverain roi",
Me voici donc tremblante et seule devant toi !
Mon père mille fois m'a dit dans mon enfance
Qu'avec nous tu juras une sainte alliance,

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1 « Omnes gentes quasi non sint, sic sunt coram eo. » (Isaïe, cap. XL.)

2 : Si enim nunc silueris, per aliam occasionem liberabuntur Judæi ; et tu et domus patris tui peribitis. » (Esther, cap. iv.),

3 « Vade et congrega omnes Judæos quos in Susam repereris et orate pro me. Non comedutis et non bibatis tribus diebus et tribus noclibus. » (Esther, cap. IV.),

4. Cette belle prière est tirée presque littéralement du livre d’Esther, cap. xiv.

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