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A MADAME.

MADAME,

Ce n'est pas sans sujet que je mets votre illustre nom à la tête de cet ouvrage. Et de quel autre nom pourrais-je éblouir les yeux de mes lecteurs, que de celui dont mes spectateurs ont été si heureusement éblouis ? On savait que VOTRE ALTESSE ROYALE avait daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie ; on savait que vous m'aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux ornements; on savait enfin que vous l'aviez honorée de quelques larmes dès la première lecture que je vous en sis. Pardonnez-moi, MADAME, si j'ose me vanter de cet heureux commencement de sa destinée. Il me console bien glorieusement de la dureté de ceux qui ne voudraient pas s'en laisser toucher. Je leur permets de condamner l’Andromaque tant qu'ils voudront, pourvu qu'il me soit permis d'appeler de toutes les subtilités de leur esprit au cæur de VOTRE ALTESSE ROYALE.

Mais, Madame, ce n'est pas seulement du cæur que vous jugez de la bonté d'un ouvrage,

c'est avec une intelligence qu'aucune fausse lueur ne saurait tromper. Pouvons-nous mettre sur la scène une histoire que vous ne possédiez aussi bien que nous ? Pouvons-nous faire jouer une intrigue dont vous ne pénétriez tous les ressorts ? Et pouvons-nous concevoir des sentiments si nobles et si délicats qui ne soient infini. ment au-dessous de la noblesse et de la délicatesse de vos pensées ?

1 Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, fille de Charles Jer; petite-fille de Henri IV, par sa mère; femme du frère de Louis XIV; morte à vingt-six ans ( 1670 , 3 juin), non sans soupçon d'empoi. sonnement. L'oraison funèbre de cette princesse est un des chefsd'ouvre de Bossuet.

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On sait, MADAME, et VOTRE ALTESSE Royale a beau s'en cacher, que, dans ce haut degré de gloire où la nature et la fortune ont pris plaisir de vous élever, vous ne dédaignez pas cette gloire obscure que les gens de lettres s'étaient réservée. Et il semble que vous ayez voulu avoir autant d'avantage sur notre sexe, par les connaissances et par la solidité de votre esprit, que vous excellez dans le vôtre par toutes les grâces qui vous environnent. La cour vous regarde comme l'arbitre de tout ce qui se fait d'agréable. Et nous qui travaillons pour plaire au public, nous n'avons plus que faire de demander aux savants si nous travaillons selon les règles : la règle souveraine est de plaire à Votre Altesse Royale.

Voilà , sans doute, la moindre de vos excellentes qualités. Mais, Madame, c'est la seule dont j'ai pu parler avec quelque connaissance : les autres sont trop élevées au-dessus de moi. Je n'en puis parler sans les rabaisser par la faiblesse de mes pensées', et sans sortir de la profonde vénération avec laquelle je

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suis,

MADAME,

DE VOTRE ALTESSE ROYALE,

Le très-humble, très-obéissant

et très-fidèie serviteur,

RACINE.

1 Racine imite jusque dans sa prose les poëtes de l'antiquité. On reconnait dans cette phrase un souvenir d'Horace :

Imbellisque lyræ musa potens vetat
Laades egregii Cæsaris et tuas

Culpa deterere ingeni. (L. I, od. vi.)

PREMIÈRE PRÉFACE.

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Mes personnages sont si fameux dans l'antiquité, que, pour peu qu'on la connaisse, on verra fort bien que je les ai rendus tels que les anciens poëtes nous les ont donnés : aussi n'ai-je pas pensé qu'il me fût permis de rien changer à leurs mæurs. Toute la liberté que j'ai prise , ç'a été d'adoucir un peu la férocité de Pyrrhus, que Sénèque, dans la Troade , et Virgile, dans le second livre de l'Énéide, ont poussée beaucoup plus loin que je n'ai cru le devoir faire; encore s'est-il trouvé des gens qui se sont plaints qu'il s'emportât contre Andromaque, et qu'il voulût épouser une captive à quelque prix que ce fût; et j'avoue qu'il n'est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse , et que Céladon'a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire? Pyrrhus n'avait pas lu nos romans; il était violent de son naturel, et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons.

Quoi qu'il en soit, le public m'a été trop favorable pour m'embarrasser : du chagrin particulier de deux ou trois personnes qui voudraient qu’on réformât tous les héros de l'antiquité pour en faire des héros parfaits. Je trouve leur intention fort bonne de vouloir qu'on ne

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1 Personnage de l’Astrée, qui eut une si grande vogue pendant la première moitié du xvile siècle. Ce roman , composé par Honoré d'Urfé, se compose de cinq parties, dont la dernière a été écrite par Baro, secrétaire de d'Urfé, sur le plan laissé par l'auteur. La première partie a été publiée en 1610.

2 Construction irrégulière qui amène une équivoque. Il fallait pour que je m'embarrasse.

3 Entre autres le duc de Créqui et la duchesse d'Olonne, qui ont pu reconnaitre, aux épigrammes dont ils furent l'objet , combien il est imprudent d'irriter un poëte.

mette sur la scène que des hommes impeccables; mais je les prie de se souvenir que ce n'est point à moi de changer les règles du théâtre. Horace nous recommande de peindre Achille farouche, inexorable, violent', tel qu'il était, et tel qu'on dépeint son fils. Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu'ils soient extrêmement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciterait plus l'indignation que la pitié du spectateur; ni qu'ils soient mé chants avec excès, parce qu'on n'a point pitié d'un scélérat. Il faut donc qu'ils aient une bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de faiblesse , et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détester.

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Honoratum si forte reponis Achillem,
Impiger, iracundus, inexorabilis, acer,

Jura neget sibi nata , nihil non arroget armis... (Ars poet., v. 120.) 2 Aristote, ch. XII de sa Poétique, établit qu'un héros de tragédie ne doit être ni tout vertueux ni tout vicieux, le malheur du méchant n'ayant rien de terrible, et celui de la vertu étant trop douloureux ; et il ajoute : « Il reste le milieu à prendre : c'est que le personnage ne soit ni trop vertueux, ni trop juste; et qu'il tombe dans le malheur, non par un crime atroce ou une méchanceté, mais par quelque faute ou erreur, qui le précipite du faite des grandeurs et de la prospérité, comme OEdipe, Thyeste , et les autres personnages célèbres de familles semblables. » (Trad. par l'abbé Batteux.)

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